Le refrain est archiconnu, il revient chaque année: le Festival d'Avignon a perdu son âme, vendue au diable de la consommation culturelle. Et tant pis pour Jean Vilar, le bâtisseur qui rêvait en 1947 d'une grande fête civique. Cette rengaine n'a pas empêché Philippe Torreton, l'un des beaux tempéraments de la nouvelle génération, d'inaugurer hier vendredi soir cette grand-messe estivale. Dans la Cour d'honneur du Palais des Papes, c'est lui qui porte l'armure d'Henry V, héros barbare de la pièce éponyme de Shakespeare mise en scène par Jean-Louis Benoit. Le spectacle inaugural est traditionnellement le plus médiatisé du festival. C'est aussi, ces dernières années, celui qu'on s'empresse d'oublier, tant il s'avère surfait. Philippe Torreton et sa jeunesse franche pourraient pourtant relever le défi de la cour.

Mais qu'est-ce qui fait encore courir en Avignon, cinquante-deux ans après la première édition? Pas les bains de chaleur et de foule, ces cent mille spectateurs qui déambulent dans la ville un mois durant. Et encore moins le petit vent de parisianisme qui souffle sur les terrasses. Alors? Disons que la qualité de l'offre y sera pour beaucoup cette fois. Depuis quelque temps, elle manquait d'inspiration, de divines surprises. Ou de grâce tout simplement. Or cette cinquante-troisième édition, qui ne frime pas sur le papier – pas de grands noms sur les affiches – déploie des qualités qui pourraient rendre au festival une partie de sa gloire perdue. Principalement par une volonté marquée d'empoigner le réel, en soumettant notamment la guerre à la question.

Il faut ici citer les Belges du Groupov qui ont enquêté pendant quatre ans sur le génocide rwandais. Ils ont titré leur spectacle Rwanda 94. Ou encore Olivier Py, jeune poète et dramaturge français, qui n'a pas voulu que le martyre des Bosniaques de Srebrenica reste lettre morte. Il leur dédie Requiem pour Srebrenica. Il faudra enfin aller voir, dans cette même veine, Voyage au bout de la nuit. C'est l'Italien Romeo Castellucci, l'un des maîtres de l'étrange au théâtre, qui s'est emparé du roman de Louis-Ferdinand Céline.

Une autre raison pour visiter la Cité des Papes? Le cosmopolitisme affirmé de la manifestation. Après les Taïwanais et les Coréens l'année passée, c'est au tour des Brésiliens, Chiliens et Argentins d'installer les tréteaux d'un imaginaire qui tangue entre magie, expressionnisme religieux et mélodrames en chambre. Autre signe d'ouverture: la présence du jeune prodige allemand Thomas Ostermeier, qui à trente ans s'apprête à prendre la direction de la Schaubühne de Berlin.

Il se pourrait alors que, dans l'effervescence provençale, le spectateur connaisse à nouveau le choc. Lorsque, à travers une fiction partagée, le monde paraît soudain plus intelligible. Ce sont ces moments de vérité forcément éphémères qu'on attend d'un tel festival. Pour qu'il ne soit pas dit qu'il n'a plus d'âme.