Comment expliquer la floraison de biographies consacrées à des écrivains majeurs, de Racine à Beckett, parues tout récemment ou encore annoncées (trois vies de Rimbaud seraient ainsi en préparation)? Il y a bien sûr les anniversaires qui suscitent une rivalité entre spécialistes, souvent à la (dé)mesure du sujet traité: pour l'Hercule du roman moderne qu'est Balzac, trois ouvrages ne sont peut-être pas de trop… même si les différences entre eux ne sautent pas d'emblée aux yeux du lecteur profane.

Mais cette inflation a aussi d'autres raisons que purement conjoncturelles. Certains voient dans ce retour à l'homme au détriment de l'œuvre le signe d'un recul général dans le champ de l'explication littéraire, comme si on croyait moins à la théorie et à la littéralité du texte, par une sorte de mouvement de bascule inverse de celui qui avait fait triompher le structuralisme dans les années soixante. L'histoire littéraire est faite de ces balancements entre deux extrêmes.

L'heure est donc aux biographies, qui ne sont plus du tout entourées du mépris des universitaires. Au contraire: un certain nombre de chercheurs, lassés d'être cantonnés dans leur spécialité, se montrent aujourd'hui désireux d'en sortir et de livrer le fruit de leurs travaux à un plus large public que celui auquel ils s'adressent habituellement. Quelques-unes de ces biographies très informées bénéficient au surplus d'un bonheur de plume qui les met en position de rivaliser aisément avec d'autres essais moins ambitieux sur le fond. De plus en plus d'éditeurs misent sur ces sommes définitives, sans doute coûteuses au départ mais rentables à long terme.

Si les biographies littéraires rencontrent l'adhésion toujours plus grande du public, c'est parce que le projet des meilleures d'entre elles dépasse par son ampleur le stade de la simple curiosité épinglée par Malraux dans sa célèbre formule du «misérable petit tas de secrets» que cacherait toute vie. Dans son introduction à sa monumentale vie de Joyce, chef-d'œuvre plusieurs fois réédité, Richard Ellmann déclarait que l'écrivain irlandais appelait les biographes des «biogriffes», mais que sa propre passion pour la vérité leur fournissait libéralement de quoi le connaître.

Ce qui fascine peut-être le plus dans les biographies d'écrivains, lesquels sont loin d'être tous des modèles de vertu – comme on le verra en pages intérieures avec Musset, Colette ou Violette Leduc –, c'est cette part inexplicable d'eux-mêmes qui les a faits ce qu'ils sont, souvent au prix d'un long combat contre l'adversité: où est la source du génie, comment expliquer le mystère de la créativité? Questions sans réponse autre, sans doute, que la passion alliée à la rigueur du travail. Une recette qui est aussi, et ce n'est pas un hasard, celle de toute bonne biographie.