Naître au milieu du siècle des Lumières alors que l'Ancien Régime semblait encore solidement amarré au char de l'Histoire. Avoir quarante ans au moment de la prise de la Bastille. S'écrier, vaincu, sur le champ de bataille de Valmy au soir du 20 septembre 1792: «D'aujourd'hui et de ce lieu date une ère nouvelle dans l'histoire du monde.» Mourir, enfin, à plus de quatre-vingts ans, juste après les révolutions libérales de 1830. Ces quelques bornes marquent le siècle de Goethe. Un témoin à la mesure de son époque.

Pour qui est imprégné d'une culture française aux linéaments tracés par un rationalisme exclusif, l'approche d'un tel esprit est souvent déroutante. Comment s'expliquer, au moment du 250e anniversaire de sa naissance, que le poète qui arrache des pleurs à ses lecteurs en leur livrant Werther condamne le romantisme quelques années plus tard? Que dire de ce scientifique, auteur de traités d'ostéologie, d'optique ou de botanique, qui remanie pendant soixante ans un Faust où le savant abdique pour passer un pacte avec le diable? Pour Goethe, les limites sont clairement tracées: «L'homme doit chercher ce qu'il est possible de chercher et baisser la tête avec respect devant ce qui est inexplorable.»

De même que les vraies frontières de l'Europe sont moins celles des Etats que celles du vin ou de la bière, du sucré ou de l'amer, Goethe a illustré par son œuvre celle de la raison et des sentiments. Avec Rousseau, l'un de ses premiers inspirateurs, né lui aussi dans une ville qui fut d'empire, il porte aux nues la nature dont il ne cesse de sonder les mystères ou d'exalter les beautés, comme le montre son intérêt pour ces Alpes qu'il parcourra à trois reprises – le plus souvent à pied, ce qui donne au paysage son vrai relief.

L'œuvre de Goethe touche à tous les genres. Mais ne nous leurrons pas: des dizaines de volumes écrits par l'écrivain, seule une infime partie poursuit encore une vie propre. Quelques romans, quelques poèmes. Et ce Faust qui – comme Frankenstein son compatriote et contemporain – poursuit sa route de grand mythe moderne.

Mais Goethe fut aussi un poète de cour influencé par le milieu qu'il dut fréquenter pendant le demi-siècle où il exerça d'importantes fonctions politiques auprès du duc de Weimar. Ce n'est que tard dans sa vie qu'il obtint de se consacrer presque uniquement à son œuvre et d'achever enfin son Faust quelques semaines avant sa mort. A son ami Schiller, auquel il souffla l'idée de mettre en scène un autre grand mythe, Guillaume Tell, il pouvait écrire non sans raison: «Il ne m'est jamais arrivé dans le cours de mon existence de rencontrer… un bonheur inespéré, un bien que je n'aie dû conquérir de haute lutte.»