Il y a tout de même comme un mystère. La Fête des Vignerons rend hommage à des métiers – la viticulture et plus généralement l'agriculture – pratiqués désormais par une toute petite minorité de la population. Le patriotisme traditionnel qu'elle a toujours véhiculé est en crise. Comment se fait-il alors que la Fête soit plus vivante que jamais, et qu'elle suscite un tel engouement, y compris chez des citadins plus habitués à manier le portable que le sécateur?

La fonction culturelle du vin dans ce pays n'explique pas tout. L'envie de s'amuser non plus. Les centaines de milliers de personnes qui vont affluer à Vevey appartiendraient-elles dès lors forcément à l'une de ces deux catégories: ceux qui ne se sont pas encore aperçus que le monde a changé; et ceux qui veulent s'offrir une bonne tranche de nostalgie rurale et identitaire, aussi rassurante qu'artificielle, avant de partir en avion à Bali?

C'est ce que suggèrent les pisse-froid et les cœurs secs qui affectent de snober la Fête. Mais ces analystes désenchantés sont probablement en train de passer à côté des enjeux réels de cette édition 1999 de la Fête, qui sont, ne leur en déplaise, de vrais enjeux de la modernité.

Tout d'abord, la célébration de l'année vigneronne symbolise l'inscription de tous les êtres humains, qu'ils soient agriculteurs ou informaticiens, dans le cycle du temps. N'est-ce pas un besoin spécifique de notre époque du jet lag et des fraises à Noël que de revivifier la conscience de cette inscription?

Et ensuite: François Rochaix, grand ordonnateur de la Fête, n'a pas cessé de répéter que cette édition 1999 sera celle de l'ouverture sur le large, du partage et de l'utopie. Tout le monde ne l'a peut-être pas entendu, mais ces idées sont dans l'air. Plutôt que de soupçonner le «peuple de la Fête» de ringardise ou d'hypocrisie, ne peut-on pas supposer qu'il viendra chercher, plus ou moins consciemment, à Vevey, une nouvelle manière d'être ensemble dans ce pays?

Eminemment actuels d'un point de vue sociologique, ces enjeux sont aussi artistiques. Le cœur de la Fête, il ne faut pas l'oublier, c'est un spectacle, un vrai spectacle théâtral, avec des personnages et une histoire, articulée en cinq parties, qui raconte les saisons de la vigne au travers de l'évolution intérieure du héros principal, Arlevin. Un spectacle total, faisant une large part aux chœurs et à la danse. Un spectacle qui se propose de répondre, non seulement comme objet ethnologique, mais aussi comme objet artistique, au défi de la modernité.

Qu'est-ce que le défi de la modernité en art? Pour la «culture populaire» comme peut-être pour la culture tout court, c'est de parvenir à susciter des émotions éternelles et universelles en utilisant le langage et les thèmes du temps présent. C'est aussi pour vivre cela que nous irons à la Fête.

C'est à vous, Monsieur Rochaix.