Le dernier James Bond, Meurs un Autre Jour, s'exprime en chiffres. Ceux de la commémoration: ce vingtième film marque les 40 ans de 007 au cinéma. Ceux de la rentabilité: les vingt partenaires du film (de Ford à Omega) ont investi près de 120 millions de dollars, c'est-à-dire davantage que le budget du film lui-même (110 millions). Aucun risque dans ce placement. Les seules entrées rapporteront trois fois plus. Et le support garantit un impact immédiat: les 3 milliards de personnes qui ont vu au moins un épisode ont généré depuis Dr. No (1962) des recettes cumulées de 8,4 milliards de dollars. Hors produits dérivés…

Il y a une exception Bond: celle d'avoir réussi à glisser de l'art à la franchise commerciale sans s'aliéner les intellectuels ou les fétichistes de la formule initiale (sadisme, exotisme et érotisme chaste). Bond résiste à tout. Quelles que soient sa qualité et l'ostentation de son mercantilisme. Chaque film suscite intérêt et analyses sans fin. Et Bond résiste encore. A l'ironie, aux parodies, à la lassitude, à l'anachronisme, à l'état politique d'un monde qui n'est plus fait pour lui.

Comme les montres waterproof qu'il aide à vendre, James Bond est étanche. Cinq acteurs depuis Sean Connery et un défilé de bons et, plus souvent, de mauvais réalisateurs l'ont transformé, remodelé, modernisé… Il n'a pas bougé. Les modes et la recherche du profit l'ont même plutôt renforcé, rendu quasi inoxydable. Ce qui fait de lui un objet culturel à part: un personnage imaginaire, né sous la plume de Ian Fleming il y a cinquante ans, et devenu, sous les assauts figuratifs du cinéma, un exemple unique. Cette mutation le distancie peu à peu, à chaque film, de toute emprise et de toute réinvention. Sans le savoir, Ian Fleming a inventé l'objet artistique qui fabrique son intangibilité tout seul.