Le monde change et la littérature est son prophète. En France, depuis quelques années, une nouvelle génération d'écrivains revitalise un genre que certains croyaient agonisant: la science-fiction. Plutôt mal vue au pays des Arts et des Lettres, longtemps cantonnée aux rayons inférieurs des librairies, la SF française, accompagnée du fantastique et de la fantasy, redresse la tête et affiche une vitalité débordante. Et tandis que s'amplifie le battage médiatique orchestré pour la sortie du premier épisode de Star Wars (lire en page 3 du Temps), ces auteurs montrent que l'imaginaire ne se limite pas aux pioupious armés de pistolets laser et aux récits initiatiques à deux sous.

Des aliments transgéniques aux manipulations génétiques en tous genres en passant par l'expansion des médias électroniques, l'avenir de l'énergie ou celui de l'habitat, les nouveaux romanciers français passent à la moulinette de l'imagination l'actualité techno-sociale la plus chaude. Souvent avec humour et fantasmagorie: dans cet «Hexagone halluciné», comme le nomme une récente anthologie, la matrice informatique en manque d'amour côtoie l'hippopotame cybernétique.

On aurait pourtant tort de faire de cette frénésie anticipatrice une simple cour de récréation littéraire. Car c'est bien de l'homme qu'il s'agit, rappelle cette génération née peu avant ou pendant 68. Happé par les courants d'air d'une planète ouverte, ébloui par ses écrans, connecté à d'innombrables réseaux, bombardé de messages à longueur de journée, l'individu version 0.1999 est une construction complexe, sans cesse relié à ses semblables mais subissant une intolérable solitude, marqué par l'emprise de la technologie et rêvant d'une «nature» devenue incertaine.

Ainsi, les nouveaux concepteurs d'univers commencent d'abord par lire le monde à travers ses distorsions, ses maillages et ses hoquets. Avant même de tracer la piste des fantasmes high-tech, cette génération prend acte des formidables mutations que la technologie, les mœurs et la culture s'imposent les unes aux autres.

La SF parle donc à nouveau français sans complexes face à la grande sœur anglo-saxonne. L'informatisation de nos vies, nos «désolidarités» sociales, notre fringale de transports, nos errances morales, nos injustices économiques: ce nouvel imaginaire investit avec une égale décontraction chaque pan de notre vision du monde en la rendant plus critique, plus poétique ou simplement plus large.

C'est le beau paradoxe qu'offre cette littérature fin de siècle déjà projetée dans le prochain: même lorsqu'elle crée ses propres galaxies, la science-fiction est peut-être en train de s'imposer, aux côtés du polar, comme une des dernières expressions vraiment en prise sur le réel.