Faut-il réglementer le marché des œuvres d'art et des objets archéologiques? La Suisse hésite depuis trente ans. Elle s'apprête à débattre d'une loi fédérale sur le transfert des biens culturels inspirée d'une convention de l'Unesco de 1970. Parmi les intentions du Conseil fédéral: contrôle des importations et des exportations, obligation faite aux marchands de tenir un registre de leurs acquisitions, allongement de cinq à trente ans du délai de restitution des biens volés.

Cette loi a une histoire déjà mouvementée. Ses concepteurs ont dû réduire leurs ambitions pour que, d'une consultation à l'autre, une version acceptable prenne forme. Et encore celle-ci sera-t-elle vivement contestée au Conseil national, qui entame sa lecture lundi 3 mars.

Le sujet est sensible parce que, avec un chiffre d'affaires de 1,3 milliard de francs à l'importation et 1,4 à l'export, la Suisse est une plaque tournante du marché de l'art et des antiquités. Le pays occupe le cinquième rang mondial, ses foires sont courues et ses marchands – qui ont anticipé les débats parlementaires en se dotant de codes de déontologie – rayonnent aux quatre coins de la planète. Face à eux, certains conservateurs de musées et des archéologues fulminent en rappelant, à juste titre, qu'il est plus aisé d'importer en Suisse un vase grec qu'une tomate.

Le débat ne se résume toutefois pas en une opposition frontale entre de gentils scientifiques échevelés et de vilains commerçants sans scrupule. La recherche historique souffre considérablement des pillages auxquels sont soumis toujours davantage les sites de fouilles. Mais les antiquaires ont aussi raison de signaler que bien des trésors ont pu être sauvés grâce aux collectionneurs et aux musées, alors que les autorités de leur pays d'origine laissaient leur patrimoine se disperser dans l'anonymat contre de douillets bakchichs.

La loi proposée par l'administration constitue un compromis raisonnable. Elle permet surtout de combler un vide et d'éviter que, fédéralisme oblige, la réglementation de ce secteur ne se délite en 26 lois cantonales. Mais le débat garde toute sa légitimité car, outre la dimension économique, c'est un rapport à l'histoire qui se joue là.