«Capitale culturelle de l'Europe»: la petite ville de Weimar mérite ce titre à tous égards. Qui n'a pas œuvré là? se demande-t-on, en se heurtant à chaque coin de rue à un musée, une plaque commémorative, une maison pieusement conservée. Cranach était là, et Bach, qui y conçut deux fils musiciens. Goethe, on le saura jusqu'à l'écœurement d'ici à son anniversaire, le 28 août, Schiller aussi, et Liszt. Nietzsche, déjà perdu dans la nuit de la folie, fut recueilli ici par sa sœur qui laissa ses archives à la ville.

Ici encore est née la modernité avec le Bauhaus où enseignèrent Gropius, Klee, Kandinsky, ici aussi elle fut bâillonnée. Car l'héritage de Weimar n'est pas fait que de chefs-d'œuvre éternels. L'éphémère République n'a laissé que quelques noms de rues. Buchenwald, à la sortie de la ville, est désormais un arrêt de bus. A côté du déferlement de «goetheries» et de l'aspect coquet du passé recomposé de la ville détruite, les organisateurs n'ont pas voulu occulter la sombre histoire. Sur le chemin et dans le mémorial du camp, des installations d'artistes contemporains rappellent que rien n'est jamais acquis même si la promenade des bords de l'Ilm est aussi douce qu'il y a deux siècles.

La capitale culturelle de l'Europe a choisi de mettre en évidence les crimes que les systèmes totalitaires ont perpétrés contre l'art. Une exposition de 1938 dénonçant la musique «dégénérée» est reconstituée et largement documentée. La longue liste des compositeurs et interprètes mis à l'index rappelle que Theodor Adorno, Paul Dessau, Hanns Eisler, Joseph Kosma, Arnold Schönberg, entre des centaines d'autres, ont été contraints à l'exil.

La collection de tableaux de Hitler montre que les goûts esthétiques du dictateur relevaient plus du kitsch bourgeois issu du XIXe siècle que de la propagande. Le panorama de l'art de la RDA, placé juste à côté dans une grande halle nazie, tente d'accréditer la thèse que les mouvements totalitaires sont incapables de créer leurs propres formes artistiques, qu'ils se conforment à une idée des goûts et des aspirations du peuple héritée du passé. Un amalgame qui crée la polémique et suscite chez les artistes vivants une violente colère à être ainsi traités de fossiles.

Troublantes célébrations: d'un côté, le lied du passé magnifié, préservé, reconstitué jusque dans la dérision du fac-similé et le kitsch du merchandising, de l'autre, le glas d'une modernité qui serait morte avec la réunification, dans l'effondrement conjoint d'une position artistique déterminée par la politique et d'une opposition qui se fortifiait dans sa clandestinité.

Au début de l'année, les organisateurs ont lancé un concours dans l'esprit des académies des sciences et des arts des siècles passés, ouvert à toutes les citoyennes et tous les citoyens du monde, appelés à répondre à cette double question dans les six langues de l'ONU ou en allemand: «Libérer l'avenir du passé? Libérer le passé de l'avenir?» Une balade à Weimar cet été devrait aider à réfléchir à cette énigme.