«Toute ma vie professionnelle, j’ai été guidé par cette idée: la liberté unique du dessin de presse doit s’accompagner d’un grand sens des responsabilités.» Le 12 juin 2019, Le Temps décidait d’exceptionnellement ouvrir sa une à un texte unique. Pas d’image, pas de grand titre, mais juste un «manifeste» dans lequel Patrick Chappatte, dessinateur historique du journal, prenait position à la suite de la décision du New York Times de renoncer à la publication de caricatures politiques.

Collaborateur du prestigieux quotidien américain, le Genevois y fustigeait notamment les foules en colère hurlant désormais ouvertement leur dégoût dès qu’un dessin de presse heurte leurs convictions. «Nous vivons dans un monde où la horde moralisatrice se rassemble sur les médias sociaux et s’abat comme un orage subit sur les rédactions. Cela oblige les éditeurs à prendre des contre-mesures immédiates, paralyse toute réflexion, bloque toute discussion.»

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Les fesses de Micheline

Historienne de l’art spécialisée dans la photo et l’image, Nathalie Herschdorfer a – en grande lectrice de journaux – été fortement interpellée par cette mesure drastique, à l’heure où la liberté d’expression se doit d’être fermement défendue. Il n’en fallait pas plus pour que la directrice du Musée des beaux-arts du Locle (MBAL) contacte Chappatte et lui propose de monter une exposition prenant son «manifeste» comme point d’ancrage. Sur les cimaises d’une salle de l’institution neuchâteloise, on peut ainsi voir, dès cette fin de semaine, un florilège de reproductions de dessins sélectionnés par Chappatte lui-même. La variété des formats ainsi que l’alternance du noir et blanc et de la couleur donnent beaucoup de rythme à l’ensemble.

Au centre de la salle, sur les parois extérieures de trois murs mobiles, sont accrochés des dessins d’autres artistes suisses (Mix & Remix, Bénédicte, Martial Leiter, etc.) ou publiés par des journaux suisses. De petits textes, rédigés par l’ancien journaliste Eric Burnand, expliquent comment chacune de ces caricatures a, à sa manière, provoqué une polémique, comme lorsque la Française Coco dessinait dans Vigousse une Micheline Calmy-Rey les fesses à l’air.

Sur les murs intérieurs de ce bloc central, des œuvres de dessinateurs étrangers. Où l’on découvre qu’il n’est pas nécessaire de travailler dans des pays ne respectant guère la notion de liberté d’expression pour être menacé. Des Nord-Américains ont perdu leur travail pour des caricatures jugées trop polémiques. Est notamment montré ce fameux dessin d’Antonio Moreira Antunes qui a provoqué la décision radicale du New York Times. Le Portugais y montre un Donald Trump aveugle guidé par un chien au visage de Benyamin Netanyahou, avec une étoile de David en guise de collier.

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Caisse de résonance

Ce cas précis illustre pour Chappatte l’importance de savoir à qui l’on s’adresse. Quelles sont les limites à ne pas franchir, par rapport à soi-même et au titre pour lequel on travaille? Cette question est pour lui essentielle. Si le dessin de Moreira Antunes n’a suscité aucun remous lorsqu’il est paru dans un journal portugais, il a été rapidement taxé d’antisémitisme lorsqu’il a été repris par le New York Times, journal à la caisse de résonance mondiale. Un dessinateur collaborant avec des titres régionaux ou locaux aura forcément une plus grande connivence avec son lectorat, et pourra dès lors se permettre une plus grande impertinence, résume Chappatte. A contrario, plus le périmètre de diffusion est large, plus les risques de mauvaise compréhension sont grands.

Lorsque Nathalie Herschdorfer lui a proposé cette exposition, le Genevois, cofondateur avec Plantu et Kofi Annan de la fondation Cartooning for Peace, a commencé par réfléchir en journaliste. Listant les différentes menaces qui pèsent sur la liberté d’expression, comme l’immédiateté sans filtre des réseaux sociaux et tout ce qui touche à l’islam et à l’antisémitisme, il s’est ensuite penché sur l’idée d’autocensure, qui pour lui aboutit souvent à des malentendus. Il préfère ainsi parler de «processus créatif sélectif».

Si les dessins exposés, pris au premier degré, font office de revue de presse accélérée, résumant les grands enjeux politiques et sociaux de ces quinze dernières années, ils permettent dans un second temps de s’interroger sur la manière de traiter un thème donné, d’éditorialiser et de prendre position, tout en flirtant avec la ligne souvent fine séparant le commentaire de la provocation. «Satire can hurt your feelings», dit un solgan affiché en grand. Oui, la satire peut heurter vos sensibilités. Tant mieux, c’est à cela qu’elle sert.


«Chappatte – Gare aux dessins!», Musée des beaux-arts du Locle, du 15 février au 1er juin, en partenariat avec «Le Temps». Vernissage vendredi 14 février à 18h30.

Le jeudi 5 mars à 19h, visite de l’exposition en compagnie de Chappatte pour les lecteurs du «Temps». Inscription obligatoire: www.letemps.ch/evenements

Le dimanche 5 avril à 11h, table ronde autour du politiquement correct et de l’immédiateté de l’information. Entrée libre, suivi d’un brunch.


Quatre autres expos pour compléter le parcours

Le parcours est ainsi fait qu’avant de découvrir l’exposition consacrée à Chappatte et au dessin de presse, il faut traverser plusieurs salles du Musée des beaux-arts du Locle (MBAL). Très habilement, Nathalie Herschdorfer a parsemé ce parcours d’une succession d’autres accrochages en lien avec l’image. Tout commence avec le duo Chopped Liver Press, qui chaque mois propose des affiches réalisées en imprimant à la main, sur des pages du New York Times, une même phrase. Pour le MBAL, Adam Broomberg et Oliver Chanarin proposent une série de pages sur lesquelles on peut lire, en rouge sang: «Who shall we love.» La phrase, littéralement «Qui devons-nous aimer», semble évoquer la dictature du like à l’œuvre sur les réseaux sociaux. Mais en fonction des titres d’articles qu’on peut lire en arrière-fond, elle prend des significations diverses.

La deuxième exposition, reprise des dernières Rencontres d’Arles, dévoile les archives de la revue belge d’avant-garde Variétés, qui n’exista que le temps de 25 numéros entre 1928 et 1930. Miraculeusement découvertes dans une bibliothèque de Gand au milieu d’un autre fonds, ces archives contenaient des tirages originaux des photographes et artistes de renom qui collaborèrent avec la revue, comme Man Ray, Germaine Krull ou André Kertész. «Cette collection, qui date d’une époque où on commençait à considérer la photographie comme un art, est digne du MoMA», s’enthousiasme Nathalie Herschdorfer.

Plus loin, on découvre une série de dessins et gravures appartenant au musée. Daumier, Vallotton, Steinlen: à partir du XIXe siècle, ils ont à leur manière préfiguré le dessin de presse tel qu’on le connaît aujourd’hui. Enfin, l’artiste belge Katrien De Blauwer investit une petite salle avec des collages – conçus à partir d’images découpées dans de vieux magazines illustrés – en forme de roman-photo surréaliste.