Un visionnaire, un utopiste, un inventeur génial, aucun terme n'est de trop pour définir Richard Buckminster Fuller, un Américain qui a traversé notre siècle comme un anticipateur. Self-made-man et touche-à-tout aux intuitions fulgurantes, il reliait chacune de ses activités dans une pensée universaliste. De lui, on a pu dire qu'il était un «poète en tant qu'ingénieur», un «penseur en tant que designer», un «chercheur en tant qu'artiste». Né en 1895, mort en 1983, il nous dit encore aujourd'hui à travers son œuvre de quoi notre futur sera fait. Ses affirmations, qui étaient ses credos, sonnent incroyablement contemporain: «Pense globalement, agis localement!», «N'essaie pas de changer l'homme, change son environnement!», lançait-il, tout en prônant la synergie. La politique le laissait profondément sceptique, il préférait influencer ceux qui l'entouraient: son charisme ne l'a jamais quitté.

Une exposition présentée au Museum für Gestaltung de Zurich permet de rencontrer ce personnage d'exception. Elle a été mise sur pied par le conservateur Claude Lichtenstein, architecte de formation, qui y a travaillé pendant cinq ans: le temps qu'il a fallu pour trouver des coproducteurs, l'exposition coûtant un million de francs. Le temps aussi de réunir les documents présentés (dessins, vidéos, enregistrements, photos), dont nombreux sont pour la première fois extraits du Fonds Fuller. Après Zurich, l'exposition sera notamment reprise au Zeppelin Museum de Friedrichshafen, au Design Museum de Londres et à la Fondation Bauhaus de Dessau.

Du vaste œuvre de Fuller, il reste plus de concepts que de réalisations concrètes. Mais son enseignement et ses découvertes ont

définitivement influencé l'architecture, la pensée socioculturelle et même la physique (lire ci-

dessous). L'homme est notamment l'inventeur des dômes géodésiques, voûtes hémisphériques constituées d'éléments identiques autoportants légers et transparents. Ces dômes sont devenus l'architecture de base des expositions internationales ou universelles. Fuller en avait construit une pour l'Exposition universelle de Chicago en 1938, qui a été reprise pour former la rotonde d'exposition de Ford à Dearborn, dans le Michigan. Ses principes architecturaux sont aussi déterminés par ses utopies sociales: Fuller était un démocrate opposé à toute hiérarchie. Ainsi, ses dômes sont formés par un réseau de lignes qui ne convergent jamais vers un point culminant mais qui se répètent à l'infini. De même, il imaginait le monde comme «une île dans un océan», où plus rien ne serait orienté en fonction des pôles. Pas étonnant alors que l'homme de plus de 70 ans soit devenu pratiquement un gourou pour les hippies qui l'écoutaient religieusement sur les campus et montaient ses structures architecturales pour y

organiser des concerts… Ces relations lui valent, en 1970, d'être mis sous enquête par la CIA qui le soupçonne de «sympathies» envers les étudiants rebelles.

Fuller pensait qu'il fallait construire vite, léger et à la chaîne: le temps était sa quatrième dimension. Il voulait améliorer le quotidien et créer des logements sociaux. Ainsi, en 1929, il invente la Dymaxion House, maison qui rompt avec tout ce qui existe jusqu'alors: elle est parfaitement ronde et évoque irrésistiblement la yourte des nomades de l'Asie centrale. Fuller voulait produire des Dymaxion Houses en série et créer un nouveau mode de vie. Pour lui, chaque maison individuelle est un cosmos en petit, raison pour laquelle l'exposition est intitulée: «Your Private Sky» (votre ciel privé). Dans cette optique, il affirmait: «Aucun homme n'est aussi insignifiant que s'il ne peut observer le ciel.» Cependant, seules deux de ses maisons utopiques seront bâties – il faudrait plutôt dire assemblées comme un mécano géant. Dans l'exposition, on peut voir des reportages de l'époque montrant de jeunes couples américains ayant vécu quelques jours dans une Dymaxion House et confiant les sensations que leur a donné ce nouveau way of life. Naturellement, ils semblent enchantés. Aujourd'hui, Ford a l'intention de reconstituer une Dymaxion House. En 1933, Fuller poursuit son amélioration du quotidien et dessine une

Dymaxion Car, voiture en forme de goutte d'eau aux lignes parfaitement aérodynamiques. Elle ne sera jamais définitivement mise au point, mais elle fait fureur, et son inventeur est désormais mondialement célèbre.

Une vie de bohème

à Greenwich Village

Fuller pensait que tout, chaque forme, chaque construction doit être dynamique et évoquer le mouvement comme le changement. Cette vision d'un monde en perpétuelle mouvance lui venait de ses origines: né à la Nouvelle-Angleterre, son univers était une île. Son origine l'a amené à devenir avant tout marin et à servir en tant que tel chez les marines. C'est l'influence de sa grand-tante, écrivain et femme indépendante, qui l'a porté à devenir ensuite non seulement inventeur et architecte, mais également professeur universitaire de poétique. Dans les années 30, il mène la vie de bohème de Greenwich Village. Il fréquente Martha Graham, puis, plus tard, John Cage, Merce Cunningham ou Ezra Pound. Durant toute sa vie, même vieillissant, il aura toujours été proche des créateurs les plus avant-gardistes. En 1982, Fuller est encore en train d'imaginer pour lui-même une «maison autonome». Il meurt l'année suivante à l'âge de 88 ans, d'une crise cardiaque. Sa femme Anne Hewlett décède deux jours après lui…

«Your Private Sky», R. Buckminster Fuller, Museum für Gestaltung, Zurich, Ausstellungstrasse 60, jusqu'au 12 septembre. Tél. 01/ 446 22 11.

Claude Lichtenstein, avec Joachim Krausse, a également publié un livre, «Your Private Sky, R. Buckminster Fuller» (Ed. Lars Müller, Museum für Gestaltung).