Denis Maillefer, Patrick de Rham, Massimo Furlan avec Claire de Ribaupierre. En juillet 2017, un de ces trois candidats succèdera à Sandrine Kuster à la tête de l’Arsenic. L’enjeu est de taille, car, depuis sa fondation, en 1989, le centre d’art scénique lausannois n’a cessé de jouer un rôle de plus en plus déterminant pour les artistes émergents et leur rayonnement.

A l’origine, l’Arsenic était une salle de théâtre locale destinée aux indépendants. Aujourd’hui, c’est un label transdisciplinaire et pointu qui s’inscrit dans un réseau international et garantit un rayonnement. Le phénomène s’est encore affirmé depuis l’arrivée de Vincent Baudriller à Vidy. Avec Sévelin 36, les trois lieux font de Lausanne une place forte de la création scénique contemporaine, régionale et européenne, dont il s’agit de conserver l’élan.

Gros enjeu pour la commission

Gros enjeu, donc, pour la commission de sélection qui, depuis septembre dernier, planche sur la nouvelle direction. Composée de 11 membres, qui vont du  plus politique au plus artistique, cette commission plantureuse a reçu une vingtaine de dossiers au 25 octobre dernier, auditionné sept candidats le 8 janvier et s’apprête à entendre, le 5 février, le détail des trois projets retenus, ceux de Denis Maillefer, Patrick de Rham et Massimo Furlan avec Claire de Ribaupierre. Vu la qualité de ces personnalités, ce tiercé est une bonne nouvelle. Mais, dans deux cas sur trois, c’est aussi un changement de modèle. Car, depuis 1996, date de l’entrée en fonction de Thierry Spycher, l’Arsenic est emmené par un directeur programmateur totalement dévoué à une fonction, lourde et prenante, qui consiste, entre autres, à trouver et soutenir la scène émergente. Une scène qui ne sort pas seulement des écoles de théâtre ou d’art plastique, mais qui peut aussi surgir d’autres milieux, plus sous-terrain, notamment le clubbing ou la scène alternative. Attentif, proactif, le directeur de l’Arsenic doit avoir des antennes et du temps pour rencontrer un maximum de ces jeunes artistes, parmi lesquels se cachent les futures pointures.

Or, si Patrick de Rham, actuel directeur des Urbaines, s’inscrit dans la lignée Spycher-Kuster du programmateur, Denis Maillefer et Massimo Furlan sont des créateurs, passionnants, dont le travail est plébiscité sur les scènes locales et internationales. Deux artistes qui sont d’ailleurs «nés» à l’Arsenic dans les années nonante… D’où la question de leur pleine disponibilité s’ils devenaient directeurs en juillet 2017.

Au-delà du profil du candidat, c’est surtout la qualité de son projet qui fait foi. Et, pour plus de fiabilité, on a spécifié dans le cahier des charges que ce futur directeur devrait avoir une expérience avérée dans la direction d’un lieu de production artistique.

«Nous sommes évidemment soucieux de cet aspect», commence Fabien Ruf, chef du service de la culture de la Ville de Lausanne et membre de la commission de sélection. «Au-delà du profil du candidat, c’est surtout la qualité de son projet qui fait foi. Et, pour plus de fiabilité, on a spécifié dans le cahier des charges que ce futur directeur devrait avoir une expérience avérée dans la direction d’un lieu de production artistique.»

Un engagement pour les premières années?

De ce point de vue, Denis Maillefer peut s’appuyer sur ses années à la tête du Théâtre Les Halles, à Sierre, de 2011 à décembre dernier, en collaboration avec Alexandre Doublet qui a repris seul le poste depuis janvier. Quant à Massimo Furlan, c’est avec sa compagne et dramaturge, Claire de Ribaupierre qu’il brigue la direction de l’Arsenic. Autrement dit un duo permettant de répartir les charges de travail, de prospection et de représentation. Enfin, Fabien Ruf n’exclut pas que la commission de sélection demande aux candidats créateurs des aménagements particuliers pour se libérer, notamment les premières années. «Lorsque Sophie Gardaz a été nommée à la tête du Petit Théâtre de Lausanne, elle a attendu sept-huit ans avant de réaliser ses propres mises en scène. Je ne dis  pas qu’on imposera des contraintes identiques au futur directeur, mais la commission veillera à sa pleine disponibilité.»

On ne dévoilera pas ce qu’en pensent les candidats qui, contactés, réservent le détail de leur projet à la commission de sélection. Des projets dont on peut imaginer les contours en lien avec leur profil respectif.


■ Patrick de Rham: l'innovateur

Depuis neuf ans qu’il dirige Les Urbaines, festival lausannois gratuit et contemporain, Patrick de Rham,  que l’on voit aussi souvent dans les salles traditionnelles, a prouvé sa curiosité et sa radicalité en matière de programmation. Les artistes, issus des arts scéniques, plastiques et de la musique, ne se produisent qu’une fois à l’affiche des Urbaines, rendez-vous hivernal qui fait donc l’effort d’un renouvellement permanent. Des mondes très spécifiques comme l’univers queer, le clubbing électro, la musique performative ou les off-spaces, c’est-à-dire des espaces d’art alternatifs, sont des lieux de prospection pour cette manifestation  pointue qui ne craint pas de bousculer les conventions et qui, chaque année, augmente sa fréquentation.

■ Denis Maillefer: le sentimental 

Le grand public connaît mieux Denis Maillefer, metteur en scène et auteur, poignant et sportif, qui n’hésite pas à ouvrir le cœur de ses sujets pour y dénicher palpitations et mouvements intérieurs. Ses spectacles «In love with Federer» et «Seule la mer» ont fait sensation, comme avait fait sensation sa mise en scène de «La Supplication», texte historique et fondateur sur Tchernobyl de Svetlana Alexievitch. En qualité de directeur de l’Arsenic, on peut supposer que Denis Maillefer remette l’acteur au centre, tandis que sa programmation pourrait être moins artistico-artistique et plus tournée vers la cité et ses problématiques socio-politiques.

■ Le tandem Furlan-Ribaupierre: l'esprit de famille

Et Furlan-Ribaupierre? Un bon signe déjà: quand on pense à ce duo d’enfer, un sourire vient aux lèvres. C’est que ces deux-là ont l’art subtil, profond et joyeux. Superman, eurovision de la chanson, champions de moto: leurs créations sont des balades anthropologiques et performatives sur la crête des souvenirs de famille et/ou de génération. On a tous en nous quelque chose de Massimo et ceux qui l’ont vu suer pendant nonante minutes en footballeur solitaire savent que le drôle prend ses missions très au sérieux. Leur projet pour l’Arsenic? On l’imagine à leur image: un laboratoire en mouvement où la direction du lieu est déjà un acte artistique et où les travaux et les artistes sollicités en diront long sur la complexité du monde actuel.

On saura début février lequel des trois candidats présidera dès juillet 2017 au destin de cette scène contemporaine. Un lieu-charnière, inspiré et remuant, que d’importants travaux réalisés il y a deux ans ont encore profilé et galvanisé.


L'Arsenic en chiffres et personnalités

■ L’Arsenic a été fondé en 1989 dans les anciens ateliers mécaniques de l’ESPIC, dans le quartier de Sévelin. Il a été dirigé par:

Jacques Gardel de 1989 à 1996

Thierry Spycher , de 1996 à 2003

Sandrine Kuster, de 2003 à 2015

■ Son budget se monte à 2,9 millions. La subvention de la Ville de Lausanne est de 1, 315 millions à laquelle s’ajoute la prise en charge du loyer qui s'élève à 670'000 francs, soit un total de 1,985 millions. La subvention du canton de Vaud est de 570'000 francs.

■ Rénové entre 2011 et 2013, L’Arsenic comprend trois salles de spectacle et trois studios de répétition ainsi que des locaux administratif et un foyer accueillant et vivant.


Vincent Baudriller: «Tant que le projet choisi est réalisé, tout me va!»

Pour la deuxième année consécutive, le Théâtre Vidy-Lausanne s’associe à l’Arsenic et à Sévelin 36 pour Programme commun, dix jours en mars où les trois lieux présentent ensemble seize spectacles dans une idée de circulation des publics et de visibilité pour les programmateurs étrangers.

Autant dire que Vincent Baudriller, à la tête de Vidy, a trouvé en Sandrine Kuster, une parfaite partenaire. Que pense-t-il de la possibilité qu'un créateur occupe le poste de directeur de l’Arsenic? «Je n’ai pas d’avis a priori, je fais confiance à la commission de sélection. Le plus important, c’est que le futur directeur réalise le projet pour lequel il a été choisi. Une suspension de l’activité de metteur en scène les premières années? Je ne vois pas pourquoi. Si c’est un artiste qui dirige un lieu, autant que ses travaux soient à l’affiche. A lui ensuite, de trouver l’équilibre entre son travail d’artiste et son travail de directeur.»