Comment naît une série? Une idée géniale qui s’impose par-dessus tout, le rude labeur dans la moiteur de la fameuse pièce des scénaristes (la writer’s room), ou une commande abrupte d’une chaîne? Le journaliste Pierre Langlais, qui œuvre notamment à Télérama, a creusé la question en recueillant les témoignages de 13 créateurs de feuilletons – dont un quatuor, celui d’Ainsi soient-ils. Des pointures américaines telles que David Simon (The Wire), qui s’exprime là à propos de Treme, Shawn Ryan (The Shield) et Tom Fontana (Oz), les Anglais de pointe Michaela Coel (I May Destroy You) et Bryan Elsley (Skins), ainsi que des Français dont Fanny Herrero, qui a pu mettre Dix pour cent au monde après une longue et complexe gestation, ou Fabrice Gobert, qui a porté la radicalement originale Les Revenants.

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Une diversité des parcours

Ces confessions montrent d’abord la grande diversité des profils des créateurs. Fanny Herrero était actrice, mais en avait «marre de courir les castings, il fallait que je me prenne en main, que je construise quelque chose…» Une rupture («j’étais un chiffon émotionnel») et la maternité ont créé le moment déclencheur. Michaela Coel était bouleversée par sa soudaine popularité due à un one woman show devenu série, Chewing Gum Dreams. Une agression sexuelle lui inspire I May Destroy You.

David Simon est déjà une vedette pour le public de HBO lorsqu’il pense à La Nouvelle-Orléans, ville héroïne de Treme, parce qu’il s’y retrouvait avec son compère Eric Overmyer. L’ouragan Katrina impose le point de départ de la série, faite pour «donner envie d’une ville meilleure».

S’opposer à l’existant

Un point presque commun à toutes et tous, la volonté d’apporter une voix originale, voire de s’opposer franchement à l’existant. Shawn Ryan s’ennuie sur Nash Bridges, série policière assez lisse en comparaison de ce qu’il entend des vrais enquêteurs qu’il suit parfois. Il pense à The Shield en feuilletant le journal au petit-déjeuner, dans lequel il y a un article sur la corruption dans la police et un autre sur la baisse des statistiques de la criminalité: «Je me suis dit, ça c’est intéressant, ces types sont des criminels, mais leurs agissements ont eu un effet positif.» Tom Fontana s’ébroue contre «ces chaînes qui demandaient en boucle ce qu’elles avaient déjà».

En Grande-Bretagne, Sally Wainwright s’offusque aussi des enjolivements des séries policières quand elle se lance dans Happy Valley. Pour Bryan Elsley, la volonté de se distinguer vient de son fils Jamie, un soir où ils préparent le dîner. «A chaque nouveau pitch, il secouait la tête. Ça, c’est barbant… Ça, vraiment nul.» Jamie lance l’idée d’une série sur les ados; mais au juste, que font les ados, s'interroge le père? «Ils parlent, répond le fils. C’est ça que tu devrais faire: une série sur des ados qui parlent.» Bryan Elsley poussera loin le concept, avec des séances de palabres d’ados dans les bureaux de la production, qui inspireront des épisodes de Skins.

A Copenhague, Adam Price, lui aussi, crée par une sorte de réaction. «Au Danemark, on nous accuse [sa génération, il est quinqua] d’être apolitiques, carriéristes, consuméristes… Cette critique me montait au nez depuis des années. Je voulais prouver que nous aussi étions intéressés par la politique.» Un jour de 2007, lors d’une crise politique, le premier ministre convoque des législatives anticipées. Déclic. Adam Price aime raconter la scène du club de gym: «J’étais dans la salle de gym où je m’entraîne. A côté d’une montagne de muscles. On regardait la TV en continuant nos exercices. Quand Rasmussen a pris la parole au parlement pour annoncer l’élection […], mon voisin s’est levé, a lâché un «Putain, comptez pas sur moi!» Je tenais mon sujet: une série politique qui pourrait donner envie à ce type et à ses semblables d’aller voter!» Et voici Borgen. Il façonne la future première ministre en pensant à ce qu’il aurait en commun avec un politicien: «La conciliation de mon ambition professionnelle et de mon amour pour les miens.»

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Rêver les scènes

On peut regretter que l’ouvrage de Pierre Langlais soit un peu court sur le contexte économique dans lequel évoluent ces auteurs – encore que David Simon a des propos fort clairs sur sa propre discipline financière: «Si j’explosais les budgets, tout s’arrêterait.» Mais les lignes de l’ouvrage sont savoureuses quand les scénaristes racontent leur artisanat productif, les longues journées d’écriture – ou matinées avant l’aube, pour Sally Wainwright –, les essais plus ou moins réussis de tout rationaliser avec les fameux post-it au mur: «Créer, c’est faire un aller-retour incessant entre méthode et improvisation», lance Fabrice Gobert. Michaela Coel voyage (à Zurich, notamment), mais revient toujours au bord de ce lac de Californie où elle écrit. Tom Fontana utilise les rêves: «J’étais obsédé [par Oz]. Alors, chaque soir, avant de me coucher, je repérais la scène sur laquelle je devrais travailler le lendemain matin, et le songe que le réveil interrompait m’offrait le début de cette séquence.»

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Comment conclure?

Il y a l’étape cruciale de construction des personnages (Anne Landois, qui a repris Engrenages pour plusieurs saisons: «J’ai compris que tout ce qui compte au début, ce sont les personnages et leurs décisions. L’histoire, on s’en fout»), les joies du tournage, les affres des débuts de diffusion…

Et plus tard, les moments intenses de la fin de l’aventure. Shawn Ryan explique qu’après avoir fait des choix cruciaux, «l’ultime m’est venu sans efforts». Ray McKinnon, vers le terme de Rectify, a une vision quant à son personnage, «et le dernier épisode est sorti tout seul, d’un coup, jusqu’à la dernière scène». Ou Tom Fontana qui parle d’«un moment bouleversant, très triste, très dur à vivre». Parce qu’évidemment, ils ont adoré leurs fictions autant que nous.


Pierre Langlais. «Créer une série». Armand Colin, 320 p.