Le monde du spectacle romand a-t-il besoin de récompenses pour mettre en valeur les créations et attirer l'attention du public? La grande famille théâtrale est en train de se diviser sur la question. Le Pool des Théâtres romands, une association qui réunit 25 salles de spectacles de Suisse romande et de France voisine, travaille depuis un an et demi environ à la mise sur pied d'un «Prix Scène romande» qui serait décerné à des spectacles de danse et de théâtre. Les délégués culturels cantonaux suivent de près le processus et ont d'ores et déjà assuré leur soutien financier dès la saison 2001. Le projet, tout en étant bien avancé, est encore dans sa phase d'élaboration. Mais déjà une autre association professionnelle, l'Union des théâtres romands (UTR), qui réunit onze théâtres dits institutionnels, annonce son refus de participer. Pour suivre le débat, un retour dans le temps s'impose.

De 1990 à 1995, les troupes indépendantes de théâtre et de danse de Suisse romande ont connu les affres de la sélection et, parfois, l'émotion d'être primées. Jacques Gardel, fondateur du Théâtre Arsenic à Lausanne, haut lieu de la création hors institution, était l'instigateur de ce Prix romand des spectacles indépendants. Le metteur en scène avait réussi à convaincre cantons et villes de Suisse romande de se mettre en réseau pour soutenir la manifestation, ce qui était et reste un exemple rare de collaboration en matière de politique culturelle. Sur le plan artistique, le prix était quasi unanimement salué par la profession et la presse comme utile à la mise en valeur des créations locales et diablement stimulant. Pour donner une idée du haut niveau atteint par la manifestation, il suffit de rappeler la dernière volée de lauréats: les chorégraphes Guilhermo Botelho (qui a mis en scène le spectacle du Temps lors du réveillon genevois), Fabienne Berger ainsi que le metteur en scène Omar Porras. Chacun avait reçu 66 000 francs à investir dans une prochaine production. Malheureusement, les problèmes de gestion ont eu raison du prix comme du Théâtre Arsenic version Jacques Gardel. L'homme de théâtre est parti pour d'autres aventures à La Filature à La Sarraz et le Prix romand des spectacles indépendants est mort de sa triste mort. Fin du premier épisode.

Janvier 2000, Brigitte Waridel, déléguée aux Affaires culturelles du canton de Vaud, se souvient: «Nous, les politiques, étions disposés à voir le prix survivre dans une version peut-être plus maîtrisée et mieux cadrée. Nous avons donc proposé à la profession théâtrale de réfléchir à une nouvelle formule. Le Pool des Théâtres romands s'est montré très motivé et s'est mis au travail.» Le Pool, comme on le désigne communément, réunit en majorité de grandes structures d'accueil comme le Théâtre du Crochetan à Monthey ou le Théâtre de Beausobre à Morges qui collaborent pour construire leurs saisons. Thierry Luisier, membre du Pool: «Le Prix Scène romande, tel qu'il s'élabore, ne serait plus limité à la création indépendante dont les frontières ne sont plus très claires. Il serait idiot par exemple de ne plus faire participer Omar Porras parce que ses spectacles sont maintenant programmés à Vidy. Nous souhaitons ouvrir le prix à l'ensemble des créations de danse et de théâtre.»

Voilà pourquoi le Pool a soumis son projet à l'UTR qui réunit les théâtres disposant d'un budget pour produire des spectacles, de la mégastructure comme le Théâtre de Vidy à Lausanne au plus modeste, le Théâtre des Osses à Fribourg. «Si la création romande croulait sous les millions, on pourrait peut-être envisager une distribution de palmes. Mais on en est très loin», estime Lova Golovtchiner, directeur du Théâtre Boulimie à Lausanne et président de l'UTR. Pour l'association, il est bien plus urgent de soutenir la diffusion des spectacles, à savoir l'organisation de tournées. Or, toujours selon l'UTR, la Commission romande de diffusion des spectacles, la Corodis, créée en 1993 et dotée de 330 000 francs de budget, manque cruellement de moyens. «Les 100 000 francs dévolus aux prix pourraient permettre à cinq troupes de tourner de façon beaucoup plus convenable que ne leur permet la Corodis aujourd'hui», estime Lova Golovtchiner.

«Les prix sont un outil de promotion. Or, les créations romandes en ont un grand besoin. Les prix attirent le public, les professionnels alémaniques et étrangers. Un événement festif et populaire comme une remise de prix ne peut être que positif pour la création», répond Thierry Luisier. Et quant à la nécessité de renflouer la Corodis? «Le manque d'argent pour la formation artistique, la production et la diffusion de spectacles est patent. Mais que faire? Attendre des jours meilleurs ou lancer des manifestations susceptibles de faire bouger les choses?» Les prochains mois devraient apporter la réponse.