Tidjane Thiam a démissionné. C’était probablement inévitable. Un indispensable premier pas pour calmer la crise qui secoue Credit Suisse. Qu’il ait eu connaissance ou non de la surveillance de certains employés, le directeur général en porte la responsabilité ultime. Mais, pour une partie de l’establishment local, il est coupable de bien davantage que de ces indiscrétions.

«Hors de la Paradeplatz, on ne comprend pas cette guerre contre le directeur», s’énervait en début de semaine l’un des grands actionnaires de la banque, qui aurait nettement préféré le départ du président du conseil d’administration à celui du patron. C’est qu’autour de Credit Suisse s’est joué, beaucoup plus que cette affaire, un de ces psychodrames dont la Suisse a le secret.

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La nomination de Tidjane Thiam, il y a cinq ans, avait surpris. Outsider à tout point de vue – un assureur plutôt qu’un banquier, Franco-Ivorien sans connexion avec la Suisse alémanique –, le nouveau venu a été toléré. Après tout, l’homme, brillant et charismatique, n’avait-il pas redressé Prudential de façon spectaculaire? Credit Suisse, fleuron industriel en déliquescence, avait alors, c’est le moins que l’on puisse dire, besoin d’une cure drastique.

La virulence des attaques, les «révélations» qui n’en finissent plus depuis cet automne laissent penser qu’une partie de l’élite locale n’attendait qu’un faux pas du directeur général pour demander sa tête. Il est d’ailleurs frappant de voir à quel point son travail et son bilan – plutôt bon – à Credit Suisse sont totalement écartés du débat. Le responsable paie cher le fait de n’avoir jamais vraiment eu envie de se mêler au gotha local, de se soumettre à ses codes ou, tout simplement, de lui ressembler. «Il ne voulait pas s’intégrer», lui reprochait encore cette semaine un journaliste. Que cela soit nécessaire à son travail ou non, là n’est pas la question. En Suisse, où l’on aime que les étrangers cherchent à nous ressembler, cela est considéré par beaucoup comme une faute morale.

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Elle aurait pu être pardonnable si elle ne s’était pas inscrite dans un contexte plus large d’internationalisation de la banque. Une partie des critiques de Tidjane Thiam regrette surtout que ce fleuron lui échappe. Dans le fond, le responsable n’a été qu’un signe de plus que cet établissement, lié plus qu’aucun autre au développement industriel du pays, n’a bientôt plus de suisse que le nom. Son actionnariat, lui, est global. Américain avant tout: 45% du capital de l’entreprise, selon Bloomberg, appartient à des investisseurs d’outre-Atlantique.

Cette semaine, la Suisse nostalgique a gagné. Mais il est fort probable que les actionnaires voient les choses différemment à la prochaine assemblée générale. Le fondateur du Crédit Suisse, Alfred Escher, leur donnerait raison. «Il a toujours voulu attirer les meilleurs, peu importe d’où ils venaient», rappelait un historien spécialiste de cette figure du développement de la Suisse. Il leur dirait aussi certainement qu’ils sont nostalgiques d’une banque qui n’a en fait jamais existé.


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