Wajdi Mouawad, mage au pays des papes. Pour saisir la ferveur qu’il suscite, il faut l’avoir vu, samedi passé, sous un soleil tapageur, assis en tailleur sur une estrade, face à des centaines de spectateurs avides de ses propos. Ce public a goûté au Sang des promesses, titre qui englobe les trois pièces qui ont secoué, douze heures durant, les pèlerins amoureux du Palais des papes (lire LT du 10.07.2009). Sur les lèvres, les questions écument. Wajdi Mouawad, 41 ans, mesure ses réponses, avec le sérieux dubitatif d’un grand frère qui a arpenté le monde.

Autre vue sur l’artiste, dimanche en fin d’après-midi au Palais des papes. La nuit l’a essoré – il a suivi tout le spectacle caché derrière une fenêtre. Il vient de dormir deux heures, pas loin d’Aimée, sa fille de quelques mois. A-t-il revu en songe les figuiers de son Liban natal, l’azur comme un don? A-t-il cauchemardé au souvenir du départ précipité vers la France? Il a 10 ans, et la guerre impose ses terrifiants caprices. S’est-il souvenu de ses premières errances à Montréal, de cette impression de flotter? Son œuvre est écart entre un ici précaire et un ailleurs dans les brumes. Le souffle naît de cette fissure. Les silences du poète aussi.

Wajdi Mouawad: Vous parlez de triomphe. J’ai l’impression que la personne qu’on applaudit ici n’est pas moi. Samedi, quand des spectateurs parlaient de ce qu’ils avaient vu dans Le Sang des promesses, je me sentais de l’autre côté du miroir, comme s’il n’y avait pas d’adhérence entre ce qu’ils disaient avoir vécu et ce que j’avais éprouvé. Que la critique soit dure ou élogieuse, je ne ressens rien.

Samedi Culturel: Cet enthousiasme fait-il peur?

Je me dis que tous ces gens se trompent. J’ai un sentiment d’illégitimité.

Pendant la représentation, vous êtes posté à une fenêtre du palais et vous observez. Quoi?

J’ai besoin de regarder la foule. Je me demande pourquoi tous ces êtres ont afflué ici. C’est ahurissant de penser qu’ils sont venus pour quelque chose que j’ai fait. J’ai un sentiment de responsabilité fort. L’expérience que je vis est de l’ordre de l’étonnement, du bon coup, du rapport amoureux au public et au théâtre, avec le trouble que cela suppose.

Pourquoi un spectacle-fleuve?

Je ne peux pas faire du théâtre s’il n’a pas un caractère exceptionnel. Depuis toujours, je cherche un suicide artistique. La chute. La catastrophe imminente. La prise de risque est alors possible, indispensable, salutaire, même.

Que voulez-vous dire par «suicide artistique»?

Il s’agit de se placer dans des conditions potentiellement catastrophiques. Dans le cas du Sang des promesses, il y a la durée affolante du spectacle, la pression médiatique inhérente à une création au Palais des papes, l’inconnu que représente l’attente de 2000 spectateurs. Tous ces paramètres construisent une bête monstrueuse contre laquelle il faut se défendre. Pour moi, la seule manière de créer, c’est tenter de sauver sa peau.

Loup, Wilfrid, les jumeaux d’«Incendies». Vos pièces sont dominées par des enfants en quête d’origine. Pourquoi sont-ils à ce point tournés vers le passé?

J’ai été marqué à jamais par une conversation qui a duré cinq minutes, dans le couloir de l’Ecole nationale du théâtre à Montréal. J’y attendais l’historien Jan Kott, l’un des grands spécialistes de Shakespeare, qui venait de donner une conférence. Très impressionné, je lui ai demandé: «Monsieur Jan Kott, quelle est la pièce de Shakespeare que je dois lire régulièrement?»

Alors?

Il m’a répondu: «Vous devez lire Hamlet, parce que, dans ce texte, les gens de votre âge sont sacrifiés par leurs parents.» J’ai relu Hamlet et j’en ai été bouleversé. Depuis, cette notion de jeunesse sacrifiée ne m’a jamais quitté.

L’auteur de théâtre Bernard-Marie Koltès a déclaré un jour qu’il haïssait les Français. Faut-il toujours créer en rupture de ban?

Oui, je le crois. L’art est la dernière étape avant d’arriver à deux portes: l’une ouvre sur le meurtre; l’autre sur la sainteté. Soit deux états qui vous excluent du corps social. L’artiste se tient à égale distance de ces deux portes. Il en subit les radiations, la sainteté et la criminalité.

La haine, vous connaissez?

Non. Mais la colère, oui! Je suis très colérique.

Vos héros sont révoltés, mais ils sont rarement animés d’un idéal politique. Pourquoi?

Parce que je n’y crois pas du tout. Je peine à croire que l’action politique peut nous rendre heureux. Elle contribue à organiser la société, certes. Mais je viens d’un pays, le Liban, qui m’a appris à me défier de la chose politique. Il existe un autre chemin.

L’art?

Oui. Le théâtre est un chemin de traverse, parce qu’il crée une communauté à l’abri des discours tout faits, de la dictature de la communication. Le Festival d’Avignon, sur toute sa durée, ce n’est jamais que 120 000 spectateurs, soit la population réunie par un concert de Johnny Hallyday. C’est une sphère en soi, à l’écart. Et cela me convient: je n’aspire ni à l’argent ni au pouvoir.

Le pouvoir vous l’avez pourtant, vous écrivez des pièces qui touchent, vous dirigez une troupe, vous…

Ce n’est pas du pouvoir, c’est de la puissance. Les acteurs et les techniciens qui participent à l’aventure le font de leur plein gré. Mon vocabulaire n’est pas celui de l’autorité. Je mets les formes, c’est important, je laisse aux individus la possibilité d’éprouver une situation. Je ne supporte pas le pouvoir.

Plusieurs de vos personnages s’appellent Aimé(e). Votre fille porte ce nom. Pourquoi?

Je n’ai pas envie d’être cynique. Dans les histoires d’horreur que je raconte, il y a aussi de l’amour, aussi de l’amitié. C’est une sorte d’humour, si vous voulez, que de concevoir que de tels sentiments existent dans des contextes innommables. L’autre voie consisterait à être cynique. La méchanceté, c’est facile et charmeur. Je ne veux pas tomber dans ce piège, ni dans ma vie ni dans mon art.

Vos pièces sont écrites avec la flamme des auteurs du XIXe siècle, Alexandre Dumas notamment, et l’ingéniosité des grands romanciers américains, William Faulkner par exemple… Ce sont des références?

Oui! C’est très juste! Dumas et son Comte de Monte-Cristo, Victor Hugo et Les Misérables, ce sont des lectures qui m’ont coupé le souffle. Quant à Faulkner, je suis fasciné par sa rugosité. Je suis travaillé par ces deux mouvements. Je suis aussi inspiré par la littérature américaine d’aujourd’hui, Cormac McCarthy, avec sa Route, sa Trilogie des confins surtout. J’ai aussi une passion pour ces écrivains femmes que sont Sylvia Plath et Carson McCullers. On dit que j’écris pour les femmes, cela tient peut-être aussi à ces auteurs.

«Le Sang des promesses», avec la création ce week-end de «Ciels», la quatrième partie, représente une centaine de personnes, une troupe au sens fort. Comment les soudez-vous?

Je leur dis qu’on ne fabrique pas des bidets, mais que, si on est là, c’est qu’on sait qu’on va mourir, qu’il importe donc qu’on soit en accord avec ce qu’on fait. Si la vie était éternelle, nous n’aurions pas besoin de faire du théâtre.

Festival d’Avignon, «Ciels», du 18 au 29 juillet, relâche lu 20 et sa 25 (rens. 0033 4 90 14 14 14; www.festival-avignon.com)