« Il faut croire que la gaieté, en littérature, est la chose du monde la plus rare et la plus audacieuse. M.  Jean Dutourd, qui vient d’écrire un livre plaisant, Au Bon Beurre [Prix Interallié 1952], tient à s’en justifier dans une éloquente préface. Je n’ai pas choisi un personnage noble, dit-il, «comme le militant révolutionnaire ou le professeur agrégé, dont tous les romanciers aujourd’hui nous racontent les aventures». Je n’apporte pas, continue-t-il, un message comme M. Blanchot, des fantaisies oniriques comme M. Breton, d’ennuyeuses rêveries comme M. Tzara, ni des bons mots de calepin comme Jules Renard. Diable! Que de ressentiments et d’attaques chez un auteur gai! Je ne suis pas, dit-il encore, un réaliste comme Flaubert, un naturaliste comme Zola, un auteur diffus comme M. Sartre. – Bon! Il faut s’y résigner; mais qui est donc Jean Dutourd? […]

Je n’y eusse pas attaché plus d’importance, sans le manifeste de l’auteur – le livre de Jean Dutourd est une excellente réussite. Il fut écrit, par bonheur, avant la préface.

Le crémier, nous expose Jean Dutourd, le crémier, ce personnage ridicule, n’en est pas moins «le personnage capital de la France (et peut-être du monde) en 1952. Disons: le plus représentatif.» Ne reprochons pas trop à l’auteur de surfaire l’importance de son personnage. En 1952, le crémier qu’il nous peint a disparu; il s’est retiré dans une belle maison de campagne; il chasse, il pêche et chaque année embellit sa roseraie; et même il pense, en fidèle lecteur des grands journaux; bref, il s’est fondu dans la vieille communauté française. Mais il est vrai que le crémier, tout au long de l’Occupation, fut un personnage des plus représentatifs; et l’on comprend que plusieurs années de recul aient été nécessaires pour qu’il apparût dans toute son ampleur et sa précision.

C’est un personnage, c’est un type, non pas un individu, que Jean Dutourd a choisi. C’est le crémier, non pas un crémier. Chaque parole, chaque pensée, chaque aventure de ce héros témoignent d’une vérité collective. Il s’appelle Poissonard, comme tous les crémiers; il a une femme et deux enfants, vole et se fait voler, s’attendrit sur sa bonne foi, songe au malheureux pays, le cœur sur la main et le beurre sous le comptoir: tout cela, selon l’image idéale du crémier. Il est vraiment et sans défaillance, d’un bout à l’autre du livre, le Crémier de l’Occupation. […] »