Livre

Le crépuscule de l'«Homo Sapiens»

Après avoir dominé le monde, l’espèce humaine est appelée à disparaître. C’est pour demain, assure Yuval Noah Harari. Retour sur un livre-événement

C’est la brève histoire d’un projet fou. Pour Yuval Noah Harari, ce n’était pas assez de passer à la moulinette 70 000 ans d’histoire de l’espèce humaine. Son ébouriffant Homo Sapiens est devenu un incroyable phénomène éditorial, traduit aux quatre coins de la planète et recommandé par le bouche-à-oreille, par les gourous de la Sillicon Valley comme par les chefs d’Etat. La suite est en voie de connaître le même succès. Et pour cause: après avoir décrit le triomphe de l’Homo Sapiens, le jeune historien enseignant à l’Université hébraïque de Jérusalem annonce rien de moins que sa disparition prochaine. Il faut sans doute remonter à… la Bible pour s’approcher d’un récit à l’ambition si démesurée.

Yuval Noah Harari? Son nom est devenu synonyme de trouvaille à chaque paragraphe, de recours à la biologie, à l’histoire, à la sociologie mais aussi aux raccourcis les plus frappants pour jouer à saute-mouton à travers les millénaires. Des chasseurs-cueilleurs au capitalisme moderne, des religions aux empires puis à la globalisation, son Homo Sapiens emportait tout sur son passage. «C’est une histoire de l’humanité balayée depuis le ciel», s’était exclamé à son propos Barack Obama.

Disparition inévitable

Restait encore à trouver le dénouement. Il est aussi peu glorieux que l’épopée était belle. Incomparablement plus vite qu’il n’est devenu le maître du monde, Homo Sapiens serait ainsi appelé à la disparition inévitable. C’est pour demain, nous dit l’auteur. Et c’est bien davantage qu’un nouvel anéantissement d’une civilisation, dont les fragilités avaient déjà été décortiquées par un autre vulgarisateur talentueux, Jared Diamond (Effondrement), qui se trouve être lui-même un inconditionnel de Harari. Non, il s’agit bien d’un saut évolutif, la fin de nous autres Sapiens, effacés de la même manière que nos rivaux du Neandertal s’étaient vus, en leur temps, forcés de nous laisser la place.

Changement d’horizon

Aujourd’hui, les grands défis auxquels a dû faire face l’humanité s’éteignent, veut croire l’historien. La famine, les épidémies et la guerre, vues du ciel, sont progressivement en train de disparaître. Nous voilà devenus des pompiers dans un monde sans feu, dit d’entrée Harari. Mais ce changement d’horizon, paradoxalement, ne fait qu’accroître la menace.

La biotechnologie et la réécriture des codes biologiques; le «génie cyborg» avec l’addition de membres bioniques et d’implants non organiques; le recours à des logiciels intelligents capables de remplacer les réseaux neuronaux… Autant de révolutions qui, d’ici à quelques décennies offriront la capacité à Sapiens de faire exploser ses propres limites biologiques. Ce sera l’avènement d’Homo Deus, l’homme-dieu. Mais aussi – dans un monde où l’homme sera devenu parfaitement inutile et aura perdu toute autorité individuelle pour être géré par des algorithmes extérieurs – la porte ouverte aux plus formidables inégalités.

Être augmenté, un privilège

Seule une toute petite élite d’humains aura accès au privilège de se voir augmentée par ces nouvelles ressources. Seules ces personnes resteront «à la fois indispensables et indéchiffrables», prophétise Harari. A tous les autres, l’auteur promet sinon les flammes de l’enfer, une sorte d’engloutissement par un système global de traitement de données devenu «omniscient et tout-puissant». C’en est fait, au passage, des fondements de cette bonne vieille idéologie libérale qui donne, en principe, une même valeur et une même autorité à chaque être humain. Enterrée par cette division de l’humanité en «castes biologiques»; dominée par cette petite élite de privilégiés que l’auteur n’hésite pas à qualifier de «surhommes».

Les limites du conteur

Le fait que cette «brève histoire de l’avenir» soit particulièrement sombre ne signifie pas qu’elle soit erronée. Mais l’auteur peine à nous convaincre totalement qu’elle est inéluctable. Autant Sapiens estomaquait par son ampleur et sa maîtrise, autant ce sont plutôt les failles de l’exercice qui sautent aux yeux dans Homo Deus. Le conteur magicien semble trouver ses limites, au risque de devenir sa propre caricature. Jusqu’ici, au fil de centaines de pages, Harari avait placé au centre de sa démonstration la capacité humaine de coopérer «de façon flexible» pour atteindre un même objectif. C’est cette seule capacité, dit-il, qui nous distingue de nos cousins animaux et nous a garanti le succès.

Or elle a un corollaire sur lequel insiste ici Harari, presque jusqu’à l’obsession: le penchant des humains à croire à des fictions, à s’emballer collectivement pour des réalités fictives qui n’ont en vérité aucune existence réelle. Elles ont aujourd’hui pour nom la religion, l’Etat, l’entreprise ou l’argent et vont s’appeler désormais le techno-humanisme (la foi en un homme augmenté qui restera néanmoins humain) et le «dataïsme», soit la certitude de maîtriser le monde grâce au pouvoir des données, notre nouvelle religion.

Course débridée

Par le biais de mille détours, Harari donne l’impression d’une course débridée pour valider cette thèse. Dans l’exercice, plus que balayer magistralement la réalité, il finit par saccager sa complexité. Volonté délibérée de provocation? Au cours d’un passage ahurissant, il met ainsi côte à côte un Juif pieu expliquant à son fils pourquoi il ne faut pas manger de porc, un officier SS défendant auprès de son enfant pourquoi il faut exterminer les Juifs et, enfin, un parlementaire britannique plaidant auprès du sien en faveur de l’universalité des droits de l’homme. Moralité: ce ne sont là que des variantes de «réalités parallèles», de constructions aussi infondées les unes que les autres. «Ainsi va l’histoire, argumente-t-il ailleurs.

Les gens tissent une toile de sens, y croient de tout leur cœur, mais tôt ou tard la toile s’effiloche; quand on se retourne sur le passé, on ne comprend pas comment on a pu la prendre au sérieux.» Une vision de l’histoire qui, en somme, évacue le droit, l’éthique et 2500 ans de philosophie. Une vision en phase avec notre époque, qui s’apparente beaucoup à une heure de recherche sur Google, de laquelle on sort certainement émoustillé mais surtout passablement étourdi. Une vision de l’histoire, au fond, qu’on a aussi de la peine à prendre au sérieux.


Yuval Noah Harari, «Homo deus, Une brève histoire de l’avenir», Albin Michel, 459 p.

Yuval Noah Harari, «Sapiens, Une brève histoire de l’humanité», Albin Michel, 503 p. 

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