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Eric Fottorino est un écrivain-soignant. Le journaliste veille sur les figures blessées de son histoire, pour que leur lumière soit un cap au-delà de l’absence, pour qu’elles soient ses escortes par-delà le mal de vivre qui les a englouties.
© Francesca Mantovani/ Gallimard

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Le cri d’amour d’Eric Fottorino

A travers «Dix-sept ans», l’écrivain et journaliste français offre le portrait poignant de sa mère, le récit aussi d’une passion impossible marquée par le puritanisme asphyxiant du début des années 1960

Un amour impossible. Eric Fottorino a cru cela. Que les mots ne viendraient pas, qu’ils étaient coincés entre le cœur et la glotte et que sa mère ne saurait jamais qu’elle était la femme de sa vie. Lui-même l’ignorait d’ailleurs. Et c’est tout l’enjeu de Dix-sept ans, son beau récit, que de suggérer cette alchimie: comment la plume libère une passion longtemps garrottée, comment un cri devient écriture, comme l’écrin se mue en lettre à une mère rattrapée au crépuscule, au large des hommes et de leurs sornettes, comme si c’était l’aube, la première, l’unique.

Ecrivain-soignant

Eric Fottorino est un écrivain-soignant. Le journaliste, ancien directeur du Monde, veille sur les figures blessées de son histoire, pour que leur lumière soit un cap au-delà de l’absence, pour qu’elles soient ses escortes par-delà le mal de vivre qui les a englouties. Il a salué Michel, son père adoptif, suicidé d’une balle dans la tête, dans L’homme qui m’aimait tout bas. Il a célébré Moshé Maman, son père naturel, dans Le marcheur de Fès. Ces portraits étaient des boussoles sur la mappemonde des reconnaissances, une façon de tracer la voie quand tout s’embrouille.

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Tout contre Michel et Moshé rayonnait Lina, cette trop craquante échappée du Blé en herbe de Colette, qui accouche à 17 ans d’Eric, un jour d’août 1960 à Nice. Cette femme-là fut comme une sœur pour son fils; entre eux, il y eut une digue; un courant qui ne passe pas.

Le gang des soutanes

Dix-sept ans est le récit d’une réconciliation. Il commence telle une comédie à l’étouffée de Claude Sautet. Lina, 75 ans, convoque ses trois fils à la maison. Eric redoute une maladie, il découvre un crime. Elle a accouché d’une fille, Elisabeth, le 10 janvier 1963. Mais Mme Labrie, sa mère, ne peut tolérer, après Eric, un nouveau bâtard, comme les bien-pensants disaient. Elle s’était déjà arrangée pour refouler Moshé, Juif et Arabe – quel outrage –, de l’autre côté de la Méditerranée. Le gang des soutanes va la seconder: l’ange est placé dans une famille, arraché à jamais à Lina.

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Ce secret en recouvre un autre, comme en écho. Eric a le mal de la mère. Une inaptitude à la tendresse. Pour comprendre d’où vient le gel, il retourne à Nice, cette ville où il n’a fait que naître, mais où Lina a laissé quelque chose de sa jeunesse. A la Merenda, une pension de famille, il croise le docteur Novac, jogger et spécialiste des traumas de l’enfance, une ex-danseuse devenue brocanteuse, une belle femme juive, Rivka, qui croit que les chiffres ont une signification. «Des lambeaux de nos vies m’étaient rendus. Mon sang circulait de nouveau, les terminaisons nerveuses de ma mémoire s’étaient réactivées.»

Au coin de la rue, il s’attend à voir surgir Lina, ses falbalas de gitane, ses fossettes de tendre croqueuse, son attention aux entailles – elle sera infirmière. La voilà, justement, sur une carte postale piochée au hasard de la flânerie, dans le vieux Nice, le temps d’une apparition surréaliste. «La voici dans sa robe de coton clair, avec son début d’enfant et son petit air buté de Marlène Jobert. Elle est vengée. Son sourire triomphant, un brin amer. Que la lumière soit. Tu es lumière, Lina bella.»

Les ressorts du roman

Eric Fottorino ne fait pas profession d’enquêteur, mais de rêveur autorisé. Il cherche à résoudre l’énigme d’une anesthésie du cœur. C’est là que le romancier vient à la rescousse du fils empêché. Renouer avec Lina revient à inventer un dispositif qui entraîne sa réapparition. Des personnages aussi comme le docteur Novac, Rivka, cette mystique juive hantée par la Shoah, la danseuse Betty Legrand. Se réconcilier avec Lina, c’est l’embarquer, dans la dernière partie du récit, pour un retour au berceau, à Nice, là où tout a commencé.

Sur la route, en bordure de fiction, la glace casse, le film censuré de l’amour se débobine enfin. «Te regarder m’inspire. Je retrouve ma mémoire de drôle d’oiseau. Tout revient. Je te disais, «pour rire je serais le châtelain et toi la châtelaine». Je t’entraînais dans mes jeux, tu étais ma belle épouse. J’avais vingt ans quand j’ai pu voir Le souffle au cœur dans un cinéma des allées de Tourny, on annonçait une reprise du film de Louis Malle. Dès la première image, j’avais compris ta hantise d’autrefois. La complicité du garçon et de sa mère, leur liberté, leurs jeux si peu innocents, la beauté flamboyante de cette femme – et je n’ai plus jamais regardé Lea Massari qu’en mère incestueuse –, chaque scène me ramenait à nous.»

L’aventure d’une délivrance

Ecrire sur soi pour Eric Fottorino, c’est penser l’optique et ses jeux: Lina est atteinte de diplopie, elle voit double. Sur la place d’Ascros, ce village perché au-dessus de Nice, l’héroïne qui n’a plus d’âge s’adresse à Moshé, l’amant disparu, par-dessus l’épaule d’Eric. «Je renonce à te dire que je ne suis pas Moshé./Peut-être qu’à ce moment précis je suis Moshé./Je sais pourquoi tu n’as pas vieilli./Tu as dix-sept ans.»

Dans la bouche de l’hallucinante, le cauchemar d’une jeunesse brûle encore, celle d’une époque où les filles-mères étaient répudiées par leur propre mère. Dix-sept ans est l’aventure d’une délivrance: un fils, une mère finissent par épouser la même lumière. Parle avec elle est l’un des plus beaux films de Pedro Almodóvar. Il pourrait prêter son titre à Eric Fottorino. Son récit vibre comme les cartes du Tendre de jadis: tout zigzague et tremble dans les lacis de l’amour, mais le rivage est une promesse tenue.


Eric Fottorino, «Dix-sept ans», Gallimard, 266 p.

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