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Le cri et la fureur de Kevin Powers

Distingué cette semaine par le Grand Prix de littérature américaine, «L’Echo du temps» est une méditation puissante sur un pays marqué par les séquelles de la guerre de Sécession. Son auteur, qui a combattu en Irak, s’est inspiré du «Poème à crier dans les ruines» de Louis Aragon

Son premier roman avait été acclamé par la critique aux Etats-Unis, classé parmi les dix meilleurs livres de l’année 2012 par le New York Times et finaliste du National Book Award. Traduit dans une vingtaine de langues, Yellow Birds racontait la vie d’un soldat américain sur le front de la deuxième guerre en Irak, la mort d’un de ses camarades, puis le retour compliqué à la vie civile. Un livre en partie inspiré par l’expérience de Kevin Powers dans l’armée américaine, engagé en 1997 alors qu’il n’avait que 17 ans avant de combattre en Irak en 2004 et 2005. A son retour, il étudie la littérature à l’Université de Virginie, son Etat d’origine, et à l’Université du Texas. Il publie un recueil de poèmes en 2014, Lettre écrite pendant une accalmie dans les combats.

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C’est peu dire que son deuxième roman était attendu. Et c’est à nouveau un tour de force: même intensité, même réalisme, même souffle. L’Echo du temps a, lui aussi, été salué par les médias de son pays et par plusieurs écrivains, dont Ron Rash et Philipp Meyer. En France, L’Echo du temps s’est vu attribuer mardi le Grand Prix de littérature américaine (face à Tommy Orange avec Ici n’est plus ici et à Valeria Luiselli avec Archives des enfants perdus).

Cette fois, Kevin Powers remonte jusqu’à la guerre de Sécession pour nous offrir une histoire qui va résonner jusque dans les années 1980, traversant donc un peu plus d’un siècle en seulement 250 pages, autour des ruines d’une plantation fictive, Plantation Beauvais, près de Richmond, en Virginie, capitale de la Confédération sudiste. Bien plus poétique en anglais, A Shout in the Ruins, le titre du livre est directement inspiré du Poème à crier dans les ruines de Louis Aragon. Malheureusement, le titre Un Cri dans la ruine était déjà pris en français.

Enfant abandonné

Les chapitres s’alternent en trois échos temporels – la période de la guerre civile américaine (1861-1865), les années 1950 et les années 1980 –, avec un personnage central qui relie les deux extrémités de l’histoire, George Seldom, s’efforçant toujours, à l’aube de ses 90 ans, de démêler le mystère de ses origines. Enfant, il a été abandonné à la fin de la guerre de Sécession devant la porte d’une vieille maison, avec cette phrase laconique épinglée sur sa poitrine: «Prenez soin de moi. Je vous appartiens maintenant.» L’incendie qui a ravagé la Plantation Beauvais toute proche a brouillé, voire effacé de nombreuses traces.

Qu’est-il vraiment arrivé à la plantation? Qu’a subi Emily Reid Levallois, fille du riche propriétaire esclavagiste, Bob Reid, et femme d’Antony Levallois, maître encore plus riche et tyrannique? Est-elle morte dans les flammes? A-t-elle provoqué elle-même ce sinistre pour laver l’honneur de son père et se débarrasser de son horrible époux? La rumeur prétend plutôt qu’Emily s’est réinventé une vie ailleurs. Et les esclaves Rawls et Nurse ont-ils réussi à s’échapper et à s’affranchir pour vivre leur amour?

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Autour de la plantation et de ces quelques personnages principaux emblématiques du Sud gravitent de nombreux personnages secondaires, en marge, auxquels l’écrivain donne tout autant d’importance. Rappelant un procédé cher à William Faulkner, Kevin Powers délègue à de nombreuses voix de son roman choral une partie de la narration, du récit, des vérités possibles. Chaque voix compte, chaque personnage a son rapport particulier et différent à l’histoire, au passé. Même la ville de Richmond tient un rôle essentiel, personnage à part entière, pivot, entre la fin d’une guerre et le début d’un nouveau monde.

Echapper à la fatalité

L’écrivain né à Richmond fouille avec beaucoup d’adresse et de précision l’histoire violente d’un pays déchiré et traumatisé par une guerre civile qui n’a pas fini de cicatriser ses plaies, qui résonne inlassablement jusqu’aux guerres de l’Amérique contemporaine, que ce soit au Vietnam, en Irak ou en Afghanistan. Fulgurant et envoûtant à la fois, L’Echo du temps est une méditation sur l’esclavagisme, le racisme, la guerre, leur violence et ses conséquences sur les êtres, leurs corps et leurs âmes, et les futures générations.

C’est aussi un roman historique et social resserré sur ce qui change d’une époque à l’autre et comment, mais également sur ce qui perdure et pourquoi. Entre héritage, domination, perte, amour, jalousie, vengeance ou révolte, Kevin Powers explore enfin la question de la possibilité de choisir ses modes de résistance face au déterminisme et à la fatalité. Sur les ruines d’un tel passé, l’être humain peut-il progresser? Peut-être, mais «aujourd’hui serait un jour difficile et demain le serait aussi», comme le chantonne la mère de Rawls, un refrain qui hante tout le roman.

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Kevin Powers - L’Echo du temps, Traduit de l’américain par Carole d’Yvoire Delcourt Littérature, 272 p.

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