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Séries TV

«Crime Time»: mini-série, grande gifle

Créée par Studio +, fiasco économique du groupe Canal +, cette web-série franco-brésilienne dépeint la misère des favelas à laquelle tente d’échapper un policier peu scrupuleux. Malgré son format court, le récit de «Crime Time» est brutal et saisissant. A découvrir le 13 août sur Canal +

Des échecs les plus cuisants naissent toujours de précieuses leçons. Et parfois, des pépites insoupçonnées. En l’occurrence, la rescapée du mois est une web-série franco-brésilienne issue des cendres de Studio +, plateforme du groupe Canal +. Lancé en 2016, le service avait fait le pari de proposer des séries courtes pour smartphones. En juillet, soit à peine deux ans plus tard, Studio + annonçait la fin de ses activités, faute d’abonnés. Un raté qui aura coûté à la filiale française quelque 48 millions d’euros.

Lire aussi: Studio +, une catastrophe industrielle dans le secteur des webséries

Mais qui laissera tout de même derrière lui une poignée de productions maison, dont Crime Time. Dévoilée sur l’application Studio + l’an dernier, sous la forme de sept épisodes de 12 minutes, la série a depuis été remontée en quatre volets, diffusés dès le 13 août sur Canal +. 

Comparé à la tendance générale dans le monde des séries, qui fait des saisons un enchaînement de petits films à part entière, le format de Crime Time reste bref. Etonnamment, la fiction n’en pâtit pas pour autant, et c’est peut-être même là que réside sa force: alors qu’il aurait pu rester sur sa faim, le téléspectateur reçoit sans s’y attendre un bon coup de poing. Car à l’image de son format, tout dans Crime Time est fulgurant, brutal, sans temps mort. A commencer par le virage à 180° que prend sous nos yeux Antonio Padaratz, le personnage principal.

Cadavre ensanglanté

Lorsqu’on le rencontre, «Tony» est policier. Du genre bon camarade un peu pataud, engoncé dans son uniforme gris, qui s’essouffle en coursant tant bien que mal les malfrats de São Paulo. Très vite, on comprend que dans sa vie aussi, Antonio est hors d’haleine.

Né dans une favela de la mégapole brésilienne, le policier a grandi entre la misère et les dealers aux côtés d’Adriano Gantas, son meilleur ami devenu frère d’arme et parrain de son fils. Enfants, ils se sont juré de rester ensemble, à la vie à la mort. Mais à l’aube de ses 40 ans, Tony ne veut plus de cette vie. Celle d’un flic moyen, au quotidien plat et au salaire stagnant, qui le contraint à habiter «un trou à rat et s’habiller au supermarché». Avide d’attention et de reconnaissance, l’agent se rêve comédien. Ou plutôt, présentateur conquérant: «Ce que je veux, c’est entrer chez les habitants, dans chaque salon, dans chaque chambre, dans leur cuisine quand ils font manger leurs gosses, quand les maris rentrent du travail.»

Alors quand l’occasion de mettre du beurre dans les épinards se présente, aussi peu honorable soit-elle, Antonio n’hésite pas longtemps. Envoyé sur une scène de crime particulièrement glauque, il filme discrètement le cadavre ensanglanté et vend les images à une chaîne de télévision locale. Jackpot. Les danseuses en tenues sexy, l’admiration de sa femme, la santé de son fils: l’argent achète tout à São Paulo. Grisé, transformé, Tony en veut plus et plus encore. C’est le début d’une spirale infernale qui verra cet homme de loi commettre l’impardonnable pour un quart d’heure de gloire. Et devenir la vedette de sa propre émission, Crime Time.

Curiosité malsaine

Une transformation aussi stupéfiante que glaçante, d’autant plus quand on la sait inspirée d’une histoire vraie. Celle de Wallace Souza, présentateur d’un programme à succès brésilien, accusé d’avoir lui-même commandité les meurtres rapportés à l’écran. Décédé en 2010 d’une maladie rénale, il emportera avec lui la vérité, deux ans après avoir été élu député sur un programme prônant, il fallait l’inventer, la lutte contre l’insécurité.

Passablement violente sans être obscène, la série nous met face à l’impitoyable loi du plus fort qui régit les quartiers pauvres, aux dérives du pouvoir et à la corruption, mais aussi à notre propre voyeurisme. Tout comme Nightcrawler, film de Dan Gilroy sorti en 2014 qui voyait Jake Gyllenhaal incarner un véritable charognard d’images, prêt à déplacer les corps pour une meilleure prise de vues, Crime Time questionne l’éthique élastique du monde de l’audiovisuel, la curiosité malsaine du public et sa capacité à fermer les yeux au nom du divertissement.

Au scénario à la fois simple et étourdissant, couronné d’un FIPA d’or au Festival international des programmes audiovisuels de Biarritz l’an dernier, Crime Time prête des moyens plus qu’honorables. Car si les web-séries peuvent souffrir d’un certain amateurisme, il n’en est rien ici. Le casting, essentiellement brésilien, séduit. Augusto Madeira, qui joue Tony, est particulièrement crédible en loser frustré devenu showman à la logorrhée insupportable.

Emeutes et opéra

Conçus pour le (très) petit écran d’un téléphone, les plans resserrés, sombres et bleutés de la série nous happent dans le monde redoutable des favelas, bien qu’on n’en visite finalement peu les recoins. Et pour dynamiter ce cadre anxiogène, on peut compter sur une bande-son à la limite du tragicomique, associant un double assassinat au piano jazzy d’un crooner brésilien, ou les violences d’une émeute à un air d’opéra.

Si on aurait souhaité que la série prenne d’avantage son temps pour développer certains personnages, dont celui de la productrice aux lunettes noires et à la morale douteuse, Crime Time fait du spectacle avec peu. A défaut d’avoir gagné le pari du mobile, Studio + peut se targuer de maîtriser l’art d’une fiction efficace. Comme une gifle envoyée sans crier gare à qui l’aurait sous-estimé.


«Crime Time», dès le 13 août à 21h sur Canal +.

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