Mon Dieu, qu'ont fait les pèlerins d'Avignon pour mériter ces châtiments théâtraux? A la sortie du cloître des Carmes, là où trois excellents acteurs berlinois jouent Anéantis de l'Anglaise Sarah Kane, on est k.-o. debout, sous les platanes. Un soldat qui arrache les yeux d'un homme et les dévore; un bébé mort qui sert d'ultime repas à l'énuclée; des viols en série. Tout autre esthétique au Théâtre municipal, mais même catastrophisme. Là, l'Italien Romeo Castellucci et sa Societas Raffaello Sanzio proposent de suivre le martyre d'une femme anonyme. C'est un cauchemar muet, des visions de terreur au trait presque enfantin, dans un big bang sonore. C'est l'œuvre hallucinante d'un metteur en scène qui travaille son matériau comme le peintre sa palette.

Créer dans les cendres des utopies. Faire entrer le monde sur scène, tel qu'il est, criminel souvent. Telle était l'ambition de Sarah Kane en 1995, année où Srebrenica tombait entre les mains des milices serbes. Dix ans après, le metteur en scène allemand Thomas Ostermeier, 37 ans, reconstitue la chambre d'hôtel infernale imaginée par une auteure qui s'est suicidée à 28 ans.

Que voit-on? Un homme, la trentaine détraquée, jette devant lui une adolescente en manque de tout – de dope, de certitudes, d'amour. Ce sont deux paniqués dans une ville où rôdent des soldats assassins. Il exige une consolation: une jouissance sur le lit, entre le champagne et les lys. Elle sinue, se laisse faire, puis disparaît. Bientôt un soldat force la porte et sodomise le locataire. Les comédiens de la Schaubühne de Berlin impressionnent, la peur au ventre, désagrégés comme le décor après une explosion: des débris neigeux et un trio anéanti. Ce théâtre prend à la gorge.

La gorge encore, avec des lapins noirs géants qui attendent les 600 spectateurs du Théâtre municipal. Sur son siège, on est étouffé par une peluche. En face, B. 03 de Romeo Castellucci est une immense toile au gris préhistorique. Au premier plan, deux nuages blancs au ras du sol: ce sont des draps, d'où surgit une femme qu'on devine à peine, jambes ouvertes, violée au premier jour. C'est une naissance et une mort annoncée. Tout est allégorie: des soldats yétis blancs passent, prédateurs; la femme de tout à l'heure avance vers la mort, dos en sang, visage masqué.

Romeo Castellucci détourne le réel du côté du songe, pour en restituer la part tragique. Mais il ose cette volte-face: après l'exécution, la résurrection. Une fille s'évade d'un cercueil et suscite un jardin où coqs et chiens annoncent le printemps. Dans cette idylle finale, il y a comme un sursaut: une larme d'espoir. Mais y croit-on vraiment?

Festival d'Avignon, Anéantis, jusqu'au 15 juillet; B. 03 , jusqu'au 16 juillet (loc. 0033/490 14 14 14).