«Je ne peux aller nulle part sans qu'on m'en parle». Jean-Pierre Veya, conseiller communal popiste de La Chaux-de-Fonds, ne peut que reconnaître la crise déclenchée en quelques jours par le rapport Rimus sur la réorganisation des musées de la Ville, soit le Musée des beaux-arts, le Musée international d'horlogerie, le Musée d'histoire et le Musée d'histoire naturelle. Des conservateurs traumatisés, un blog où s'expriment les plus virulentes oppositions, des lettres ouvertes non moins sévères, sans compter des conversations de bistrot à n'en plus finir, ce qui ne compte pas pour beurre dans la cité horlogère.

C'est qu'on est dans une ville où l'histoire et le fonctionnement des musées, basés sur des sociétés d'amis et des comités de gestion où figurent de simples citoyens, font que tout le monde a le sentiment d'en être un peu le propriétaire. Ainsi, ce genre d'annonce ne pouvait pas laisser de marbre: le Conseil communal a décidé «de placer une seule personne à la tête des musées». Il «défait les musées de leur autonomie et les place dans une logique d'intégration à l'administration communale tout en leur conférant la place correspondante à leur fonction». Le résumé placé en tête du rapport, publié sur le site officiel http://www.chaux-de-fonds.ch, stipule encore qu'il veut «placer le public au centre de ses préoccupations» et «définir une stratégie impliquant des objectifs à atteindre. Le musée devient un instrument au service de la culture ou d'autres missions de la Ville.»

Outre ces décisions radicales, le processus fait réagir. Plusieurs restructurations ont été envisagées ces dernières années. Mais, elles se sont heurtées à de multiples difficultés. Sont cités par les uns ou les autres: l'entrée de l'UDC à l'exécutif en 2004, la crise financière (le budget 2006 refusé par le Conseil d'Etat), les changements successifs à la tête du dicastère culturel, la candidature commune du Locle et de La Chaux-de-Fonds au patrimoine mondial de l'Unesco, et les freins et hésitations que rencontre toujours et partout un processus touchant plusieurs institutions.

Jusqu'à ce que le Conseil prenne les choses en main et cherche un «directeur ou une directrice des institutions muséales». Le texte de l'annonce parue le 30 juin 2007 prévenait «Important: La 1ère étape de l'engagement consistera à conduire le projet d'organisation et d'intégration des musées, en appui au comité de pilotage et avec l'appui des conservateurs». Ce qui revient à confier à une personne de définir le cahier des charges du poste qu'elle inaugure. Et prête aujourd'hui le flanc à toutes les attaques. Le rapport lui-même évoque longuement un «flou artistique» et une «déstabilisation qui a touché tous les intervenants».

Jean-Pierre Veya reconnaît volontiers qu'il ne recommencerait pas. D'ailleurs, dans son bureau, son ton tranche avec les attaques que contient le rapport, sans doute rédigé en grande partie par Francine Evéquoz, la nouvelle responsable des quatre musées, mais assumé par l'exécutif. Il complimente par exemple l'exposition tout public sur les éditions pour enfants de La Joie de lire montée ce printemps par Lada Umstätter, nouvelle conservatrice du Musée des beaux-arts engagée l'automne dernier, tout comme son confrère du Musée d'histoire naturelle, Arnaud Maeder. Et surtout, s'il veut un «pilotage clair», il nie toute mainmise de l'exécutif sur la culture, comme le laisse craindre le rapport.

Celui-ci a notamment suscité les réactions des deux femmes qui ont précédé Jean-Pierre Veya au dicastère culturel. Sur le blog http://www.sauvonsnosmusees.ch, où s'expriment politiciens de divers bords et personnes engagées dans les comités de gestion des musées, la radicale Lise Berthet fulmine: «N'est-ce pas un aveu de faiblesse, d'incompétence et de méconnaissance de la matière pour avoir besoin de couper les têtes qui vous dépassent d'une manière aussi autoritaire en ravalant les conservateurs au niveau de simples exécutants pour mieux les dominer?»

Dans une lettre ouverte, la popiste Claudine Stähli-Wolf se fâche contre «l'utilisation fort cavalière» d'entretiens plus ou moins privés, et dénonce: «Le but évident était de montrer qu'avant l'arrivée de Mme Evéquoz le monde des musées et leurs responsables étaient peuplés d'imbéciles infatués d'eux-mêmes, butés et refusant tout changement.» Et encore: «Votre rapport conclut à une aberration, celle de soumettre le culturel au politique, ce qui s'est déjà fait dans l'histoire, on sait avec quel brillant résultat.»

Les deux politiciennes reflètent tout à fait les craintes et vexations que nous ont exprimées la majorité des conservateurs, rencontrés alors qu'ils préparaient une réaction commune, qui sera sans doute rendue publique sous peu. Jusqu'à confier leur difficulté à imaginer travailler avec Francine Evéquoz. La balle est dans le camp du Conseil communal. Jean-Pierre Veya, qui a beaucoup consulté ces jours, reconnaît qu'une solution doit être trouvée sans tarder.