Le directeur du Musée d'ethnographie de Genève, Ninian Hubert van Blyenburgh, reste suspendu. Le Conseil administratif de la Ville de Genève a confirmé, lors de sa séance de mercredi, la décision prise la semaine dernière par Patrice Mugny, chef du Département des affaires culturelles. Le maire, Pierre Muller, et le vice-président du Conseil administratif, Manuel Tornare, entendront les protagonistes de la crise qui agite en ce moment l'institution. Mais, d'ores et déjà, l'avenir de Ninian Hubert au musée semble très compromis. Patrice Mugny affirme en tout cas haut et fort qu'il ne le veut plus à la tête du musée. La moitié environ des employés, soit 17 personnes, étaient dans son bureau vendredi 18 février pour se plaindre de leur directeur. Le magistrat les a sentis «opprimés». Lundi 21, il a aussi entendu cinq employés venus soutenir Ninian Hubert. Pour Patrice Mugny, il fallait choisir entre se séparer du personnel ou du directeur. Le lendemain, ce dernier était convoqué à l'aube pour un entretien qui a, semble-t-il, été houleux. Selon son avocat, il aurait même été invité à choisir entre un licenciement et une démission.

Comment en est-on arrivé là alors qu'il y a un peu moins de deux ans Ninian Hubert faisait son entrée au musée auréolé de ses réussites muséales? Sa thèse de doctorat d'abord, qui a donné lieu à l'exposition Tous parents, tous différents, créée au Musée de l'Homme à Paris avec l'anthropologue André Langaney, qui a énormément tourné en Europe et qu'on visite aujourd'hui encore. Mais aussi son travail pour réveiller tour à tour la Fondation Verdan-Musée de la main à Lausanne, qu'il a dirigée de 1995 à 1999, et le Musée d'histoire des sciences de Genève, dont il a été le conservateur de 1999 à 2002 et où il a organisé les premières Nuits de la science genevoises.

«Au départ, même si certains d'entre nous se questionnaient sur sa formation de biologiste et non d'ethnologue, nous l'avons reçu les bras ouverts», se souvient un opposant. Tout le monde avait en effet envie de voir en Ninian Hubert une nouvelle voie pour le musée après l'échec du projet de nouveau bâtiment à la place Sturm, largement refusé en votation. Dans un premier temps, il a fallu faire face au déménagement des collections. La Ville avait en effet loué des entrepôts à la Praille pour des objets malmenés dans des abris de fortune depuis trop longtemps. Tout le monde s'est mis à la tâche, emballant, photographiant, fichant. Cela tenait d'une belle expérience unificatrice. Mais visiblement insuffisante.

Les premiers doutes s'immisçaient dans l'esprit des scientifiques en place. Ninian Hubert avait annoncé dès son arrivée une nouvelle sectorisation du musée, non plus selon les régions du monde mais selon une organisation: conservation, expositions, enseignement et recherche d'une part, administration, accueil et communication d'autre part, et enfin, informatique et ressources humaines. Très vite, selon leurs témoignages, les spécialistes se sont sentis niés dans leur savoir, leur expérience. Le communiqué de presse que les opposants se sont décidés à envoyer mercredi met le doigt sur ces frustrations avec beaucoup de virulence: «Il s'est rapidement avéré que le nouveau directeur arrivait au musée en terrain conquis, faisant fi de l'histoire de l'institution ainsi que de ses réalisations extérieures, et dans le mépris total des compétences existantes.»

L'ancienne équipe de conservateurs s'était déjà sentie un peu malmenée par l'exposition liée au déménagement. En montrant toutes les collections en photo, en demandant aux conservateurs, puis au public, d'effectuer leur choix, Cent objets/Sans objets permettait aux visiteurs de s'engager, mais les scientifiques y trouvaient peu leur place. Pire, ils se sont sentis totalement exclus de la réflexion autour de l'exposition fondatrice d'une nouvelle époque pour le musée, prévue initialement fin juin 2005. «Nous autres tentera de faire comprendre que l'ethnologie est la discipline de l'éducation du regard porté sur l'autre et, donc, qu'elle est au centre du «vivre ensemble», pour reprendre une expression chère à notre magistrat, Patrice Mugny», peut-on lire dans l'éditorial de Ninian Hubert, dans Totem, le journal du musée paru cette semaine. Une phrase qui prend un sens amère et paradoxal en plein conflit de personnes.

Un communiqué de presse exprime la confiance de Ninian Hubert dans la procédure mise en place par le Conseil administratif. Le directeur suspendu, estimant ne pas avoir eu les possibilités d'organiser sa défense, pense qu'il pourra ainsi enfin «réduire à néant les griefs qui lui sont reprochés et mettre fin aux attaques dirigées contre lui». De son côté, Patrice Mugny évoque une batterie de mesures mises en place depuis une année pour apaiser le conflit interne au musée. Il évoque une enquête par une personne extérieure au département et au musée, un coaching par un spécialiste des ressources humaines et une grande réunion avec tous les employés. Pour sa part, le directeur estime que ces mesures n'ont en rien permis de calmer les tensions et il conteste qu'une véritable médiation n'ait jamais eu lieu.

L'enquête des deux élus genevois se fera sous le feu des pétitions et autres prises de position qui se préparent pour défendre le directeur du musée comme le personnel qui lui est opposé. En attendant une solution, l'institution a été confiée à la direction intérim de Volker Mahnert. Le directeur du Muséum d'histoire naturelle, à la retraite dans quelques mois, ne pourra se contenter d'une administration de base. Dans une situation peu sereine, il devra notamment décider du sort provisoire de l'exposition Nous autres. Et inaugurer l'exposition sur le Kerala qui ouvre ses portes le 15 mars prochain à l'annexe de Conches. Mais qui défendra le projet d'un nouveau bâtiment à Carl-Vogt, censé être présenté aux parlements cantonal et municipal ces prochains mois?