L’économiste et philosophe Pascal Salin, ancien président de la Société du Mont-Pèlerin, est un représentant de l’école «autrichienne» du libéralisme. Auteur de Français, n’ayez pas peur du libéralisme (Odile Jacob, 2007), il prépare un ouvrage sur la crise à paraître cet automne.

Samedi Culturel: La crise financière exprime-t-elle celle du libéralisme?

Pascal Salin: Toutes les causes de la crise viennent d’un excès d’interventionnisme. Le seul moyen d’en sortir est par conséquent de faire confiance au marché. Dans la presse, on dit que Keynes est sorti vainqueur d’un débat intellectuel qui l’oppose à Milton Friedman. On oublie quantité d’autres libéraux qu’il faudrait lire plus attentivement. Je pense aux auteurs de «l’école autrichienne» (appelée ainsi par référence à ses origines), en particulier à Ludwig von Mises et Friedrich Hayek. Ce sont les seuls à avoir donné les instruments théoriques qui permettent de comprendre la crise actuelle. La cause majeure de la crise est la politique monétaire, fortement déstabilisante. Elle a été indirectement la cause des autres facteurs qui ont développé la crise. Or la politique monétaire est faite non pas par les marchés mais par les autorités publiques. Le taux d’intérêt, c’est le prix du temps. Lorsque les autorités manipulent le prix du temps, elles faussent complètement le calcul économique. Les erreurs de réglementation sont les causes secondaires de la crise.

N’existe-t-il pas, avec la crise, un libéralisme en déclin, celui de Milton Friedman, et un gagnant, celui de Hayek et Mises?

Je suis tout à fait d’accord. Milton Friedman n’avait certes pas entièrement tort. Il avait bien vu le lien entre la création monétaire et l’inflation, mais il a toujours adopté une approche globale de l’économie, comme les keynésiens, au contraire de l’école autrichienne (Hayek, Mises), qui adopte une approche sectorielle. La spécificité de l’école autrichienne est de n’avoir qu’un seul objet d’étude, l’individu et le comportement individuel. C’est la seule école vraiment cohérente qui permette de bien comprendre le monde dans lequel nous vivons. Elle incarne véritablement le libéralisme. Mal connue en Europe de l’Ouest, elle rencontre un plus grand succès dans les pays d’Europe centrale et de l’Est.

Comment se fait-il que les banquiers n’aient pas été plus prudents?

L’éducation des banquiers est lacunaire. S’ils avaient connu la théorie autrichienne, ils auraient été plus prudents… Ils ont accordé une confiance aveugle à des modèles qui se croient scientifiques mais qui ne le sont pas. En plus, les banquiers actuels sont le plus souvent des managers et non des capitalistes propriétaires de leur entreprise et sont donc particulièrement sensibles aux risques. Le salarié a un horizon à plus court terme que le capitaliste. On fait souvent la confusion parce qu’on manque de véritables capitalistes à notre époque.

Pourquoi manque-t-on de capitalistes?

A cause de l’Etat. Par sa politique fiscale, il a tué l’épargne. Aux Etats-Unis, le taux d’épargne est trop bas. On essaie de trouver un relais dans le crédit artificiel à base monétaire. Mais l’Etat détruit tout, l’épargne, la monnaie, et ensuite il dit qu’il est le sauveur.

Le libéral Wilhelm Röpke accordait à l’Etat un rôle d’étincelle pour défendre les plans de relance. Pourquoi pas vous?

Les plans de relance sont absolument condamnables. Ils traduisent les désirs des gouvernants de prétendre qu’ils vont sauver les choses, mais ne font que déplacer du pouvoir d’achat de ceux qui l’ont créé vers d’autres. Le financement ne peut être assuré que par l’impôt – on réduit le pouvoir d’achat des individus –, ou par l’emprunt – on réduit les possibilités d’investissement des entreprises. C’est un jeu de mistigri. On préconise une solution globale et keynésienne, erronée sur les plans théorique et pratique. Le libéralisme autrichien montre que les problèmes sont sectoriels (immobilier, automobile) et non globaux. Les plans de relance ne peuvent que retarder la reprise. Les politiciens diront que la normalisation leur est due alors qu’ils ne l’auront que retardée.

Quelle est la solution libérale au problème social qui résulte des faillites?

Avec une société véritablement libérale, il n’y aurait pas de chômage durable, mais seulement à court terme. Il appartient aux systèmes d’assurance de permettre la transition. La seule ressource rare est la ressource humaine. Il est donc scandaleux qu’il y ait du chômage. C’est un paradoxe. L’Etat crée du chômage – par les excès de fiscalité et de réglementation qui tuent les incitations productives – et il dit ensuite qu’il est le seul à pouvoir le résorber parce qu’il fait du social et transmet des ressources des uns aux autres. C’est un cercle vicieux. Plus on transfère les ressources, plus on détruit les incitations productives et plus on crée du chômage.

C’est un paradoxe. L’Etat crée du chômage et affirme ensuite qu’il est le seul à pouvoir le résorber.