Quand on voit un de ses films, on comprend pourquoi il est si rare: difficile de trouver plus scrupuleux que le Roumain Cristian Mungiu, un cinéaste qui cherche à la fois une nécessité intérieure, une résonance sociale et la forme la plus achevée possible. Trop pour un seul homme? Pas pour un artiste qui sait observer, planifier et bien s’entourer. Après sa Palme d’or pour «4 mois, 3 semaines, 2 jours» (2007) et deux prix pour «Au-delà des collines» (2012, scénario et interprétation), voici que le Festival de Cannes vient de lui décerner celui de la mise en scène pour «Baccalauréat»! Mais s’il partage le visage large de beaucoup de ses compatriotes, Mungiu, 48 ans, n’a pas pour autant attrapé la grosse tête. De passage à Genève pour présenter son film au Festival Tous Ecrans, nous l’avons retrouvé égal à lui-même: aimable, modeste et réfléchi, plus que tout désireux d’approfondir son art, qu’il conçoit comme le révélateur d’une réalité tout sauf simple.

Le Temps: Le seul espoir qui anime le protagoniste de votre nouveau film, un médecin quinquagénaire, semble être que sa fille échappe au marasme national en partant étudier à l’étranger. C’est une attitude courante?

Cristian Mungiu: Hélas, oui. Il est de la génération qui a eu de grands espoirs au moment de la révolution, vingt-cinq ans plus tôt, et qui a été déçue. Même si la société roumaine a incontestablement progressé, c’est très courant. Le temps historique et le temps d’une vie sont en effet deux choses différentes, ce qui entraîne en général frustration et déception. Reste alors la solution de partir à l’étranger, souvent dans l’idée de revenir quand la situation se sera améliorée – autant dire rarement. Ou alors de reporter ses espoirs sur ses enfants, en les poussant à émigrer, eux. Mais peut-être vaudrait-il mieux chercher à comprendre où l’on a soi-même échoué.

– Le docteur Romeo Aldea est présenté comme un «honnête homme» dépassé par ce qui lui arrive…

– C’est quelqu’un qui a essayé de rester honnête, alors même qu’il n’est pas simple de survivre dans cette société. Sous le communisme de Ceausescu, on en était arrivé à trouver normal d’agir de manière malhonnête, comme l’Etat lui-même. Dans la biographie que je lui ai imaginée, ce personnage a voulu devenir médecin pour échapper à tout cela. L’éthique a compté pour lui, ce qui lui a sans doute coûté des promotions et une existence plus confortable. Mais la cinquantaine arrivée et sa fille sur le point de quitter le nid, il est à l’heure des bilans et doute de ses choix. Cette seule capacité en fait déjà quelqu’un d’un peu exceptionnel! Le comédien, Adrian Titieni, a d’ailleurs lui-même une biographie intéressante: il a été recteur de l’école de cinéma et s’est trouvé confronté à une contestation de la part des étudiants, sur des questions éthiques…

– Le récit nous montre ce Romeo gagné par une corruption insidieuse. Pour un commentaire social plus large?

– Il est impossible de brosser un tableau social global dans un seul film. Si ces questions vous travaillent, il ne reste alors qu’à trouver des histoires qui vous paraissent pertinentes, en espérant qu’elles trouvent un écho plus large. Dans «Baccalauréat», il y a effectivement un cas de corruption classique, lié à tout un système d’échange de faveurs, mais il se double de questions d’ordre plus privé. S’agit-il de choses que Romeo aurait pu éviter? Pourquoi le repli individuel l’a-t-il emporté sur l’élan collectif? Et qu’a-t-il fini par transmettre à sa fille? Je n’ai pas forcément la réponse, et sûrement pas de solution à offrir. Mais ce sont des questions qui m’ont paru importantes.

– Ce scénario est-il entièrement le fruit de votre imagination?

– Comme d’habitude, je suis parti de faits divers rapportés dans les médias, sauf qu’ils n’y sont jamais approfondis. J’en ai combiné plusieurs et je m’en suis écarté, en concentrant tout sur quelques jours et en essayant de faire apparaître les sentiments des personnages. Au départ, il y avait une affaire de tricheries dans un lycée de Bucarest qui a fini devant la justice. Mais comme trop de monde était impliqué, l’enquête s’est arrêtée. Où était le problème? Moi, je me suis demandé si c’est juste de commencer sa vie comme ça. Quel changement positif peut-on espérer d’une telle génération? C’est le lien que cela faisait apparaître entre corruption et éducation qui m’a inspiré ce film.

– Vous prenez soin de construire vos films sur différents niveaux?

– Oui, pour transmettre l’idée que les choses sont toujours plus complexes qu’on ne le croit. Ici, il y a d’abord une sorte de suspense, presque un thriller: qui a agressé la fille de Romeo et réussira-t-elle malgré tout son bac? Mais là-dessus, on se retrouve lié au point de vue du père, un homme qui mène une double vie et traîne un sentiment de culpabilité. Dans ce qui lui arrive, il y a des choses qui relèvent de la société et de son fonctionnement, mais la partie la plus profonde du film a sans doute trait à la famille, aux compromis qu’on fait sur ce plan-là. On comprend que le couple en question est resté ensemble pour le bien de sa fille. Or, celle-ci n’est plus une enfant qu’à leurs yeux! Elle n’est pas dupe et voudrait être libre de ses propres choix.

– Votre cinéma paraît parfois dialoguer avec celui d’autres cinéastes qui comptent aujourd’hui, comme Michael Haneke ou les frères Dardenne. Vous suivez leur travail?

– Ecoutez, j’essaie évidemment de suivre ce qui se fait de valable aujourd’hui, mais au-delà… Je fais surtout attention à rester attentif au réel et à ma propre progression dans la vie. S’il y a des échos, c’est sans doute qu’ils partagent cette même exigence. Mais chacun a son point de vue et son style propre. Je ne voudrais surtout pas d’un cinéma qui s’inspire d’autres films!

– Au fait, pourquoi ce film compte-t-il autant de chiens errants?

– J’ai tendance à vouloir tout planifier dans les moindres détails. Et puis, au moment du tournage survient malgré tout de l’imprévu, comme un chien qui passe. Alors, sur dix prises, je garderai justement celle-là, parce que ça parle aussi de la société. Il m’a semblé que ces chiens avaient quelque chose à voir avec ce que j’essayais de raconter…

– Vous ne pouvez apparemment plus rentrer de Cannes les mains vides. Ces prix ont-ils encore une importance à vos yeux?

– C’est toujours bienvenu, ne serait-ce que comme coup de pouce pour la promotion du film. Mais il y a le revers de la médaille: en Roumanie, à présent, c’est comme si on attendait ça de nous. Avoir un film en compétition n’est déjà plus une nouvelle pour la presse! Du coup, le film allemand tourné chez nous, «Toni Erdmann», était plus source de fierté nationale que notre premier doublé en compétition, avec Cristi Puiu et moi! Mais bon… Prix ou pas prix, le plus important est qu’un film passe l’épreuve du temps, qu’il reste intéressant si on le revoit dix ans après. C’est ça qui compte vraiment à mes yeux.


Attention, les enfants regardent

«Baccalauréat» rend captivante l’histoire d’un père qui s’embourbe pour «sauver» sa fille

Pauvre Romeo Aldea! Médecin à l’hôpital de Cluj-Napoca en Transylvanie, ce quinquagénaire a tout arrangé pour que sa fille Eliza soit acceptée dans une université anglaise. Pas de chance, elle subit une agression à la veille de ses examens de baccalauréat, ce qui oblige son père à assurer ses arrières en profitant de relations. Entre sa fille plus ou moins traumatisée et son louche petit ami, un élu local à soigner et sa vieille mère qui péclote, son épouse malade «des nerfs» et sa maîtresse qui n’en peut plus de ses atermoiements, sans oublier deux enquêtes de police et de justice, sa vie ressemble bientôt à une véritable course d’obstacles. Et qui donc jette des pierres dans les vitres de son salon et de sa voiture?

Cinéaste d’exception qui sait se faire désirer, le Roumain Cristian Mungiu est de retour avec un de ces films dont il a le secret: à la fois théorique et prenant, construit avec une rare précision et formidablement incarné. Le premier plan sur une banlieue résidentielle typique de l’ère communiste, avec un trou en train de se creuser, en dit déjà long sur le discret humour noir de l’auteur. Vingt-cinq ans après la chute de Nicolae Ceausescu, où en est le pays et, surtout, quelle nouvelle génération prépare-t-il?

Regarder et interpréter

Tout en adhérant strictement à son protagoniste qui s’enfonce inexorablement, de plus en plus dépassé par les événements (le massif Adrian Titieni, acteur fétiche de son confrère Adrian Sitaru), Mungiu paraît scruter Eliza (Maria-Victoria Dragus, l’une des révélations du «Ruban blanc» de Michael Haneke). Au fait, que souhaite-elle pour sa vie? Que pense-t-elle de ce père prêt à bafouer tous les principes qu’il lui a inculqués? Et puis, est-elle vraiment aussi innocente qu’elle en a l’air? On le voit, les points d’interrogation s’accumulent, et ce n’est pas par hasard. Pour mieux poser des questions de société et de morale, Mungiu cultive le mystère jusqu’à laisser le spectateur libre de son interprétation.

A travers ce film, c’est à un subtil examen de conscience qu’invite le cinéaste. Représentant de la génération désillusionnée par la révolution de 1990, Romeo n’est pas un mauvais bougre, mais la corruption pourrait bien l’avoir gagné insidieusement. Par lassitude, déception ou simple égoïsme. Au contraire de l’héroïne des frères Dardenne dans «La Fille inconnue», également médecin, son sentiment de culpabilité ne fait pas de lui un saint, mais un homme toujours plus perdu. Mais si, comme dans «Caché» de Haneke, les enfants ne sont pas dupes, on peut se demander s’ils feront mieux que leurs aînés. D’où une fin à la fois ironique et inquiète, ouverte à de multiples lectures.

Bref, il s’agit là d’un sujet parfaitement universel qui, traité de main de maître, a donné encore une fois une œuvre d’une fascinante complexité. A coup sûr, un des chefs-d’œuvre de l’année.


**** Baccalauréat (Bacalaureat), de Christian Mungiu (Roumanie – France – Belgique, 2016), avec Adrian Titieni, Maria-Victoria Dragus, Lia Bugnar, Malina Manovici, Vlad Ivanov, Gelu Colceag, Rares Andrici, Petre Ciubotaru. 2h07