Elle entre sur scène avec la souplesse d'un félin. Drapée dans une robe noire au décolleté somptueux, Anne-Sophie Mutter reste fidèle à sa légende. Un septuagénaire à la démarche moins gracieuse l'accompagne. L'homme pourrait être son père. Mais c'est son mari. André Previn, 75 ans, et la violoniste, 41 ans, ont scellé leur union en août 2002. Au Festival de Lucerne jeudi soir, le couple jouait un Concerto pour violon composé par le chef d'orchestre pour son épouse.

Anne-Sophie Mutter a toujours été entourée de figures paternelles. Que ce soit Karajan, qui la révéla au grand jour, ou son ex-mari Detlef Wunderlich, mort en 1995 d'une maladie incurable, la violoniste mène sa vie comme elle l'entend. Son jeu, d'une perfection irréprochable, a gagné en lyrisme. Mais il est aussi devenu plus maniéré. Qu'elle joue Beethoven, Brahms ou Korngold, Anne-Sophie Mutter plie toutes les œuvres à un phrasé mélodique enivrant qui tourne parfois à l'écœurement.

André Previn, cinq mariages (dont un avec l'actrice Mia Farrow) et neuf enfants, l'a parfaitement saisi. Son Concerto, écrit dans une veine tonale, épouse les qualités si singulières d'Anne-Sophie. Les mélodies, lyrisme à fleur de peau, férocement consolatrices, voire guimauve, ont un parfum doucereux. Le compositeur, qui débuta comme pianiste de jazz et dans les musiques de films pour Hollywood, truffe certains passages d'orchestrations «jazzy» à la Bernstein. Loin d'être malhabile, plutôt bien charpentée, la pièce manque toutefois de nerf. Et son caractère anachronique explique un sentiment de malaise et d'ennui.

Tout y passe – Copland, Elgar, Berg, Prokofiev et surtout Korngold – en version délayée. Même le public ne s'y trompe pas, comme cette dame qui déclarera à l'entracte: «Il y a des passages d'une beauté prodigieuse, mais c'est interminable.» Anne-Sophie Mutter n'en a cure. A peine a-t-elle terminé «son Concerto» qu'elle effleure du doigt la joue de son mari, lequel sourit d'aise et de satisfaction.

Et le reste? Un Prélude à l'après-midi d'un Faune de Debussy, dirigé avec épure et économie. Et surtout une 5e Symphonie de Prokofiev qui regorge enfin de vigueur. Les cordes et les cuivres de l'Orchestre philharmonique d'Oslo impressionnent par leur ciselé et leur tonicité. André Previn sort de sa douce rêverie. Il scande le lyrisme noble et sanguin des premier et troisième mouvements. La force d'inspiration de cette Symphonie dépasse celle de son Concerto: elle n'en paraît que plus moderne et nécessaire.