Festival de parapluies dimanche à l'Asse. Pour le plaisir d'ouïr Ibrahim Ferrer, la cohorte des imperméables prend son mal en patience. Par bonheur, à l'heure où l'élégant septuagénaire s'avance en tapinois sur la scène nyonnaise, une accalmie survient. Ciel en attente, pouls redoublé, l'auditoire rafraîchi reprend vie par la grâce immortelle des boléros du Cubain. Complet crème brûlée, casquette de grand-père et lunettes doctorales, le Jimmy Scott de La Havane s'en revient tempérer les humeurs orageuses de l'Asse.

A la tête d'un orchestre de dix-huit musiciens, véritable who's who du Buena Vista Social Club (Cachaito Lopez, Manuel Galban, le pianiste Roberto Fonseca, le trompettiste Guajiro Mirabal, etc.), l'ancien cireur de chaussures brosse en un instant le tableau idéal du Cuba que l'ère révère.

Velouté, chaloupé juste ce qu'il faut pour donner l'envie aux chevilles d'osciller en cadence, le son de l'orchestre légendaire est une merveille d'acoustique caramélisée. Tandis que du gosier hâlé de Ferrer s'échappent de doux airs bleutés, comme repêchés de la nuit des temps dans le reflux de son vibrato liquoreux.

Faisant alterner tempi vifs et tendres ballades, laissant à son ensemble suprême le soin de ménager à son âge quelques instants de pause, Ibrahim Ferrer exulte sans le montrer. Réservant ses rires mesurés pour l'heure des confidences de coulisses, quelques minutes avant de prendre la scène. Interrogé sur la disparition récente de Compay Segundo, son comparse du Buena Vista, Ferrer note: «Le destin a voulu qu'il s'arrête. A nous de continuer la lutte. Parce que c'est une lutte», ajoute-t-il sans plus préciser sa pensée. Puis il rend grâce à Dieu, à ses Saints et au divin public de l'Asse pour tout le bonheur qu'ils lui procurent. Son chant enjôleur? «C'est venu tout seul. J'ouvre la bouche et cela sort.» Son retour sur l'Asse? «Pour d'autres, je ne serais pas forcément sorti sous la pluie, mais ce soir, je vais me mouiller pour vous.» Dans l'assistance en cirés, les regards embués lui en savent gré.