En transposant Ariane à Naxos à notre époque, Christof Loy rend l'action d'autant plus crédible. Crépitante, surtout. Ce joyau de Strauss et Hofmannstahl - donné ces jours-ci au Grand Théâtre de Genève - est une réflexion sur les difficultés à produire une représentation d'opéra. Le «Prologue», qui dure 40 minutes, dépeint la confrontation entre deux troupes de chanteurs-comédiens. On les voit dans les coulisses d'un théâtre improvisé, s'affairant à l'heure des ultimes préparatifs, paniqués à l'idée de devoir monter un spectacle qui conjuguerait à la fois une tragédie écrite par un jeune compositeur et une bouffonnerie à l'italienne.

Ce choc frontal entre deux cultures (l'opéra seria et l'opéra buffa), Christof Loy - secondé par Justin Way et ses collaborateurs - le détaille avec perspicacité. Le décor du «Prologue» lui-même, conçu sur deux étages, montre le hall d'un hôtel particulier, dont l'ascenseur descend dans les caves d'une pseudo-maison d'opéra. Prima donna (chic, hautaine), maître de musique, majordome et comédiens arrivent d'un pas pressé pour descendre dans cet antre où tous vont s'étriper. La comédie humaine est là, dans toute sa cruauté et son ridicule.

Mais c'est là aussi, dans les dessous de la scène, que le jeune compositeur cédera au charme de la soubrette Zerbinetta (laquelle vient de s'envoyer en l'air avec un Officier). Le jeu des acteurs, précis, rapide, fourmillant de détails, éclaire la jalousie des uns et des autres. Et montre l'éclosion de sentiments inattendus. Au-delà du jeu, les masques tombent.

La représentation d'opéra elle-même, en seconde partie, pose quelques problèmes. Christof Loy se débarrasse des coulisses, oublie la grotte d'Ariane pour lui préférer un boudoir XVIIIe: la mise en abyme n'est plus aussi manifeste. Mais cette chambre close a l'avantage de refléter la torpeur d'Ariane, absente à elle-même, absente au monde extérieur. Nina Stemme, dont c'est une prise de rôle, incarne à merveille Ariane figée dans un passé sans retour. Il faut la voir entamer «Es gibt ein Reich» couchée sur le dos. Et chanter d'une voix si longue, si ample et onctueuse, qu'on en a la chair de poule.

Elle n'est pas seule à briller sur scène. Mutine et faussement insouciante, la jeune Canadienne Jane Archibald incarne une Zerbinetta qui est la sensualité même. Sensualité trouble, qui se reflète dans une voix agile et lumineuse. Stefan Vinke, s'il n'a pas le physique de l'emploi (sa tenue noire ne l'aide pas) est un Bacchus étonnamment vaillant. Seule ombre au tableau: un Compositeur (Katarina Karnéus) dont le jeu lisse pèche en regard du chant.

Quant à l'orchestre, c'est le maître d'œuvre de la soirée. Jeffrey Tate tire des sonorités voluptueuses des bois et des cordes. Une leçon de style, qui parvient à faire oublier les costumes excessivement typés et une scène finale un peu artificielle, en dépit des splendeurs de la musique.

«Ariane à Naxos», Grand Théâtre, Genève. Ma 17, je 19, ma 24, je 26 avril à 20h. Di 22 avril à 17h. (Loc. 022/418 31 30.)