Le placeur: «Gradin H, rang Q? C'est là-haut, tout au fond…» Vu à une centaine de mètres de la scène genevoise de l'Arena, Charles Aznavour se réduisait mercredi soir à une silhouette aux contours imprécis marquée d'une tache claire. Dérogeant à l'usage exclusif du noir, le chanteur avait en effet revêtu mercredi soir une chemise blanche sous l'éternel costume sombre: effet pingouin garanti.

Aznavour n'est certes pas responsable d'une situation qui est commune à toutes les grandes salles, à toutes les grandes tournées. Mais son show, totalement centré sur sa personne, alors qu'il n'y avait pas moins de quinze musiciens sur scène, a diaboliquement accentué cette comique illusion d'optique. L'absence de décor, le choix des lumières (une poursuite suivant continuellement Aznavour), ainsi que des arrangements «à l'américaine» très lisses et une balance favorisant démesurément l'organe du chanteur n'ont offert aucun moyen de se distraire de l'essentiel: le spectacle d'un artiste revisitant son œuvre en dictant l'ordre des chapitres. Conduit de façon un rien pédagogique – quelques titres récents d'abord, puis un choix de «tubes» («La Mamma», «La Bohème», «Je m'voyais déjà») au milieu de titres plus intimistes – l'exercice reposait principalement sur la capacité de l'artiste à subjuguer son auditoire. Posture figée, respiration lourde et appui trop marqué des chœurs, trahissaient mercredi une limite désormais infranchissable. Hâbleur, cabotin, professionnel à l'extrême, Aznavour reste un immense chanteur, mais il n'a plus vraiment les moyens de le faire valoir sur scène. Bécaud et Trénet ont déjà démontré qu'on ne défie pas indéfiniment le temps qui passe. A 76 ans, Aznavour semble avoir eu la sage intuition de baisser le rideau avant de faire mentir la chanson: «Mes traits ont vieilli, bien sûr, sous mon maquillage. Mais la voix est là, le geste est précis, et j'ai du ressort…»