Jamais, de mémoire de spectatrice de l'adc (association genevoise pour la danse contemporaine), jamais, il n'y a eu applaudissements aussi prolongés que ceux destinés, mercredi, auBleu du Ciel, de Carlotta Ikeda. Pas d'hystérie, ni de vivats, mais une longue pluie de mains émues, exactement comme ce rideau de sable qui, au deuxième tableau, inonde la scène de son flux continu. Hommage plus que mérité. Entre fête foraine et bord de mer, dans une logique de rêve éveillé, la danseuse visite les vertiges intimes. Grimaces, mouvements sous tension ou jeux faussement insouciants, le butô ainsi orchestré dit doucement la stupeur d'être vivant.

Un lit de fleurs jaunes. Une plage, l'hiver. Une aura orange, incandescente, peut-être le début de l'enfer... Premier constat: la chorégraphe japonaise maîtrise la poétique des images. Sur fond de ciels changeants, les petites filles ont des robes en mousseline et des chapeaux à ruban. Cet esprit début vingtièmesiècle colore de ses tons sépia les deux premiers solos de Carlotta Ikeda. Situé au seuil de l'enfance, Tampopo met en scène une fillette farceuse. Grosses joues, cavalcades et tir à l'arc, la facétieuse enchaîne les figures héroïques. Mais la violence menace. Subitement, plus de fanfare, ni de flonflon. Au son d'une sirène assourdissante, le visage se ferme et le muscle se tend, comme pris dans un carcan.

Quand revient la douceur, on réalise que, quel que soit le climat, le mouvement d'Ikeda n'est jamais anecdotique ou innocent. Et l'on se souvient avec le critique Jean-Marc Adolphe que le butô est une «danse des ténèbres». Volontairement marginale, elle témoigne d'une société japonaise marquée par le trauma d'Hiroshima.

Ainsi, quand, dans Waves, une autre danseuse, fiancée du sable aux yeux clos, quitte le rivage pour l'eau, une impression de noyade l'emporte sur le plaisir des flots. Les bruits, là aussi, sont étouffés et le corps semble devoir résister pour ne pas sombrer. On suffoque avec elle.

Pareil pour le troisième âge de la vie, évoqué dans Fantôme blanc. Une femme au dos rond sort d'une robe ample couleur de feu, des bras spectraux qui tâtent l'espace en quête d'un appui. Elle aussi évolue à l'aveugle, les yeux barrés d'un ruban. Née en 1941, Carlotta Ikeda ne danse plus. Mais ses interprètes ont appris d'elle cet art de scruter l'intimité, le regard plongé en dedans. Bouleversant.

Le Bleu du Ciel, à l'adc, Salle des Eaux-Vives, Genève, jusqu'au 17 mai, http://www.adc-geneve.ch. 1h.