Il est là, face au public, debout sur la scène, drapé dans une écharpe blanche qui lui confère des airs de seigneur. Julien-François Zbinden, 90 ans, salue le chef espagnol Josep Pons, le récitant hongrois Eörs Kisfaludy et les musiciens de l'Orchestre de chambre de Lausanne après Ethiopiques. Cette œuvre, écrite en 1971 et 1972, distille des senteurs exotiques. Elle repose sur cinq magnifiques poèmes de Léopold Sédar Senghor. Un hymne à la femme, à la femme africaine, que rend l'écrivain sénégalais dans une langue sensuelle, percutante et imagée.

Lundi soir, à la Salle Métropole de Lausanne, cet hommage au compositeur vaudois s'accompagnait d'une œuvre tout aussi rare d'Alberto Ginastera. Leurs styles - aussi différents soient-ils - se marient bien, au fil d'une écriture qui, sans rompre avec le système tonal, intègre des tournures harmoniques audacieuses et des sonorités aiguisées. La Sérénade pour cordes en ut majeur de Tchaïkovski faisait figure d'intrus. «Mélasse, tarte à la crème»: certains mélomanes en sont sortis écœurés. Cette concession au goût romantique - sans doute par peur que la première partie soit trop exigeante - ne cadrait pas avec le ton de la soirée.

Josep Pons, né à Barcelone, directeur artistique et chef titulaire de l'Orchestre National d'Espagne, est remarquable de précision. Les Variaciones concertantes de Ginastera, qui ouvrent le concert, sont une heureuse découverte. Le thème initial, confié à un violoncelle élégiaque (Joël Marosi), parcourt ensuite les premiers pupitres de l'orchestre. De la flûte à la contrebasse, en passant par l'alto, les bois et les cuivres, c'est tout un panorama qui se dessine. Très inspiré, Josep Pons pointe de la baguette l'empreinte argentine de Ginastera.

Eörs Kisfaludy est aussi l'homme de la situation pour Ethiopiques de Zbinden. Sa voix vibrante et langoureuse, entre confession et exaltation (un peu trop parfois), imprime un rythme narratif à la langue de Léopold Sédar Senghor. L'orchestre serpente autour de ces textes, convoquant une trompette gershwinienne dans le poème «A New York». Images parlées et musicales se répondent sans s'annuler. Bongos et xylo-marimba apportent une touche d'exotisme de la savane.

Porté par sa fougue latine, Josep Pons exalte le lyrisme dans la Sérénade de Tchaïkovski. Des envolées puissantes et larges, mais aussi une expressivité délicate, en clairs-obscurs, dans l'«Elégie» centrale.