L'inconfort, d'abord. La fatigue aussi. Puis l'envoûtement. Au Grütli, l'autre soir, à Genève, une demi-douzaine d'acteurs prêtent voix à la plainte de Médée, cette héroïne grecque bafouée, qui sacrifie ses enfants sur l'autel de la douleur. Ils ne disent pas les mots d'Euripide, mais ceux de l'Allemand Heiner Müller, l'un des auteurs marquants de la seconde partie du XXe siècle. Codirectrices du Grütli, Michèle Pralong et Maya Bösch ont voulu questionner tout au long de la saison l'héritage de Müller, cet écrivain qui commerçait avec les fantômes de la littérature, Shakespeare ou Laclos. Elles ont demandé au metteur en scène autrichien Josef Szeiler d'ouvrir le cycle. C'est ainsi qu'est née Configuration HM1, le chant brisé de Médée.

Passionnant, donc, ce premier acte? Oui et pas seulement parce que Josef Szeiler, collaborateur jadis de Müller, modifie chaque soir la partition de ses comédiens. Ce qui séduit, c'est le dispositif, une manière de bouleverser les conditions de réception du spectacle, de feindre l'austérité pour célébrer une idée du théâtre. Que voit-on? Un mur baigné d'ombre d'abord, une dizaine de mètres de long, sur cinq à six de haut, œuvre du scénographe Mark Lammert. Le long de la façade, un banc sur lequel on s'assied. Face à nous, un autre banc, d'autres spectateurs. Au milieu, presque à portée de main, trois comédiennes pétrifiées. Dans le silence, un acteur arpente l'espace. Va-et-vient à l'infini. Une voix déchire le silence, en allemand. Puis une autre, en français, se superpose. La légende de Médée trahie par Jason remonte en lambeaux. Elle frappe, échappe, court d'un corps à l'autre.

Le théâtre ici est traversée sensorielle, nuit et artifice. Chaque geste, chaque pose, chaque tirade dessinent les contours d'une chapelle imaginaire. Médée brûle. Et Heiner Müller se révèle interprète de nos blessures.

Configuration HM1, Genève, Théâtre du Grütli, jusqu'au 13 déc. (Rens. 022/328 98 78). 1h.