L'Ensemble Contrechamps pousse toujours loin l'art du programme. Ce fut encore le cas dimanche au Studio Ernest-Ansermet, où «Le son lointain» servait de code de lecture aux quatre temps du concert. L'éloignement entre le modèle et ses formes renouvelées émane tant du Quintette op. 39 de Prokofiev que du Mládi de Janacek. Le modèle étant la perfection harmonique et architecturale de la musique de chambre classique, que les deux compositeurs ont su secouer pour qu'elle reste en vie. Leur renouvellement passe par l'instrumentation décalée ou la contamination des sources: le cirque, la rumeur des rues, le rythme grinçant des machines chez Prokofiev; la chanson et le mixage sonore chez Janacek. Les interprètes de Contrechamps peinent parfois à marquer le trait, mais font entendre un double écho: entre le classicisme et les années vingt d'abord, entre ces dernières – fascinantes de foi moderniste – et notre temps ensuite, qui trouve d'autres biais pour remodeler sa nostalgie. A l'exemple, peu exaltant, du Coréen Isang Yun, qui dans Images (1968) convoque mémoire musicale et souvenirs personnels, confrontant du même coup les traditions d'Asie et d'Europe. Alors qu'Images pousse en ses extrémités la forme de chambre, pour la tordre et la saturer, Fragments III de Philippe Fénelon (très heureuse commande de Contrechamps) donne corps à un vers du fou Hölderlin. En inventant un fabuleux instrument siamois, né du violon d'Isabelle Magnenat et de la trompette assourdie de Gérard Métrailler, il dessine la voie frémissante d'une nouvelle utopie.