Un flash aura suffi à capturer Faust, son corps, ou plus exactement son image. Pour asservir son âme, une simple phrase: «Je suis l'esprit de vie, celui qui console.» Car le diable est photographe. Costume noir et blanc comme la trame d'un daguerréotype, il traque le présent, et la détresse de l'instant à jamais révolu est son meilleur allié.

Au Grand Théâtre, Méphistophélès (le timbre profond mais légèrement fatigué de Williard White) a le flegme irascible d'un chasseur de clichés. C'est que le metteur en scène Olivier Py aime jouer avec l'ombre et la lumière, et sa Damnation de Faust, déjà éprouvée à Genève en 2003, met les élans tortueux de Berlioz en contrepoint avec un plateau tout de lune blafarde et de reflets vinyle, de translucide crasseux et de chairs mornes. Dans ce monde aux couleurs absentes, pas de place pour le manichéisme, la beauté se saisit au détour d'un dégradé de gris ou d'un bigarré charbonneux.

Cette beauté, cette intuition du plus grand, du plus loin, au-delà de la raison ou de la foi, le Docteur Faust la cherche désespérément, pour s'extraire enfin de la chambre noire, celle des réalités sensibles, terrestres. Au seuil d'une vie consacrée à la Vérité, son pacte avec le Malin lui permettra d'embrasser l'ivresse des sentiments - ou est-ce une illusion? - avec l'innocente Marguerite, d'entrevoir le seuil où mène l'échelle de la connaissance. «Quel spectacle! Mais, hélas! ce n'est qu'un spectacle!» dit-il dans le Faust de Goethe, traduit par un Gérard de Nerval obsédé par l'abîme et l'infini béant. Fasciné, Berlioz mettra près de vingt ans à en extraire une «légende dramatique» (1846), dont l'écriture musicale, comme une distorsion géniale des lois de la gravité, précipite l'auditeur vers l'irrémédiable chute (l'OSR dirigé par un John Nelson parfois imprécis).

La chute. «Tomber c'est voler, voler c'est être libre, enfin» se plaît à dire Olivier Py. Avec lui, on ose sauter, c'est là sa plus grande qualité. Ses anges sont des papillons de nuit aveugles et mutilés qui se cognent les ailes aux limites de la pensée. Perchés au sommet d'échelles vertigineuses, ils deviennent des Icare condamnés à dégringoler les hautes vanités de l'esprit. Faust (Paul Groves aux aigus étincelants) a finalement expérimenté la nature déchue de l'homme, en souillant Marguerite (Elina Garanca, impressionnante de puissance), pureté mue en détresse. Il faut sceller le pacte, se laisser aspirer par les flammes circulaires, tandis que, plus bas, le sabbat scénique se fait jubilatoire. Corps scarifiés, nouveau-né exsangue, convulsions lubriques et bouc sacrificiel.

Le spectateur tressaille. Py, lui, ricane. «Ce n'est qu'un spectacle!» Si le diable est photographe, la foi est image, et les négatifs sont inversables à loisir - Adam langoureusement féminin face au serpent phallique qui orne les épaules d'Eve, dans la première partie. Si le diable est photographe, les spectateurs ont un objectif en forme de regard. Et autant de chambres noires.

La Damnation de Faust, jusqu'au 8 novembre au Grand Théâtre de Genève. http://www.geneveopera.ch et 022 418 31 30.