Se fondre dans les mots d'Hervé Guibert. Samedi et dimanche, à la Comédie de Genève, Patrice Chéreau a lu des extraits de Mausolée des amants, de A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie, d'autres textes encore. Il a rouvert la chambre d'hôpital de son ami mort du sida le 27 décembre 1991, il a fait entendre son rire de sous les draps, sa vitalité maligne, sa phrase-coup de ciseaux. Il a témoigné de la santé d'une écriture qui saisit la mort au travail: un os qui saille ici, un œil qui s'éteint là, le néant qui coule dans les veines. Patrice Chéreau n'était pas seul à débonder la phrase de Guibert. A ses côtés, le jeune Philippe Calvario, contrepoint espiègle dans ses Nike blanches. Et derrière, le DJ Eric Neveux mêlait les genres, tubes d'hier et pulsations éternelles, les airs d'un temps qui ne passe pas.

Tout dans ce Mausolée des amants - titre du spectacle et du journal de l'auteur publié dix ans après sa mort - obéit aux lois du désir. La gravité d'un Chéreau appelle l'impertinence d'un Calvario, une comédie loufoque (Mon valet et moi) sublime la chronique d'une agonie en clinique. On a froid et on rit. On est surtout ébranlé par la beauté de l'offrande. Celle de l'écrivain qui jusqu'à la dernière lueur dissèque son calvaire, qui jusqu'au bord du cercueil chevauche la littérature, comme promesse d'une transfusion avec un lecteur à venir - fût-il unique, ce frère électif - comme s'il y avait dans l'encre la possibilité d'un autre devenir, par-delà la maladie.

A cette foi répond le don de Patrice Chéreau. Il s'éclipse dans l'ombre à présent. Philippe Calvario raconte alors ce jour de 1974 où un échalas tombe amoureux d'un metteur en scène star. La violence de leur rencontre. La peur, si grande. L'éblouissement de deux enfants stupéfaits. Cet amour-là est au présent.