La plume féroce et désillusionnée de Thomas Bernhard souffle à L'Arsenic à Lausanne l'air glacial du fascisme ordinaire. Basé sur deux des pièces courtes écrites à la fin des années 70 par l'auteur autrichien, Dramuscules dresse le portrait de petites gens que le malheur rend méchants. Tantôt clownesque, tantôt actor's studio, la mise en scène du Romand Matthias Urban relaie plutôt bien le tourment.

D'un côté, deux commères de village. De l'autre, une femme frustrée face à son homme téléphage. Dans les deux cas, la lente, mais tenace montée en puissance des mots rances. Comment, dans Le Mois de Marie, un simple fait divers - un cycliste turc renversant l'honorable Monsieur Geissrathner - débouche sur la condamnation de cette «racaille» d'étrangers, dont, à peine sorti de l'église, le duo de vieilles pies finit par dire qu'«il faudrait les gazer». Ou comment, dans Match, une épouse ulcérée conclut au terme d'un pathétique soliloque que «les étudiants, faut tirer dedans. Sous Hitler, ça ne se serait pas passé comme ça». Simplement parce que son policier de mari la zappe pour du foot à la télé.

Cette matière rude, Matthias Urban l'adoucit dans un premier temps. Les deux commères sont traitées sur le mode clownesque et on sourit face à ces mégères dont l'une, droite, tangue dangereusement, quand l'autre courbée à l'équerre, semble rivée en terre. Mais on se lasse aussi de cette pantomime qui affaiblit la portée monstrueuse de leurs propos. Pas d'échappatoire, en revanche, pour le second round qui rappelle les personnages brisés des films d'Elia Kazan. A jeu nu cette fois, Antronio Troilo et Valérie Liengme racontent les impasses d'un couple minable, coincé entre un lit froissé et un poste de télé. S'activant frénétiquement aux tâches domestiques, la comédienne à la beauté élancée rend parfaitement l'amertume de qui parle, parle, sans être écouté. On compatit, puis on frémit lorsque la haine enragée de cette femme meurtrie remplace le dépit.

Dramuscules, à l'Arsenic, (rue de Genève 57, Lausanne, rés. 021/625 11 36). Jusqu'au 2 déc. 1h 20.