La messe est dite, et elle n'avait rien d'un sermon. Une foule a acclamé Emmanuel Nunes, jeudi soir, au Victoria Hall de Genève.

Quodlibet fait partie de ces oeuvres monumentales qui tiennent de la cathédrale sonore. Au terme d'un rituel d'une heure, le compositeur portugais a gravi la scène avec la force intérieure qui fait de lui un phénomène – son handicap physique passe inaperçu. Son sourire aux lèvres faisait plaisir à voir, de même que l'effusion d'un public venu nombreux, autrement plus curieux qu'on ne l'imagine.

C'est surtout la sensation d'espace qui frappe dans cette fresque conçue en 1991 pour le Coliseu dos Recreios de Lisbonne. Depuis, elle a été donnée une quinzaine de fois dans des lieux très différents avec un succès à chaque fois fracassant. Si la spatialisation des sons n'a rien de neuf, Emmanuel Nunes innove en installant un orchestre sur scène et en faisant circuler des musiciens solistes dans les balcons et les coursives. Les sons jaillissent comme catapultés de toutes parts. Tel instrument ou groupe d'instruments répond à tel autre (les timbres souvent très beaux s'opposent et se complètent, le temps individuel cohabite avec le temps collectif). Deux chronomètres – sortes de super chef d'orchestre – rythment leurs allers et venues. De sorte que l'auditeur est plongé dans un liquide amniotique aux secousses parfois brutales.

Comme souvent à Genève, ce sont les formations en marge des grosses institutions qui ont osé le pari. Sans ces guerriers au sang neuf – les étudiants du Conservatoire de Genève, l'Ensemble Contrechamps et les Percussions du CIP –, sans l'investissement exemplaire des deux chefs Stefan Asbury et Antoine Marguier, le public serait privé d'une œuvre phare des vingt dernières années. La poésie plus âpre et élégiaque d'Improvisation II – Portrait, donné en début de concert par l'excellente altiste Geneviève Strosser, avait de quoi intimider. Mais à voir ces mines réjouies, à entendre ces bravos déchaînés, jeudi soir, Quodlibet a fait plus d'un heureux.