Depuis mardi, le Théâtre Kléber-Méleau à Renens est pris d'assaut par ces passionnés de Schubert venus tous les soirs écouter les œuvres écrites au crépuscule de sa vie. Schubert est mort à 31 ans (il était plus jeune que Mozart), et on mesure encore à peine l'incroyable élan créateur qui a nourri ses douze derniers mois. Sonates, impromptus, lieder, trios, l'immense et sublime Quintette à cordes: de quoi composer un mini-festival qu'a voulu Cédric Pescia.

Le pianiste vaudois s'est entouré d'amis musiciens, pour la plupart installés à Berlin, où il réside depuis onze ans, afin de donner un aperçu de cette ultime chevauchée avant le départ auquel le compositeur s'était tant bien que mal préparé. Schubert se savait atteint de syphilis, et cette plongée dans l'au-delà se devine dans des œuvres comme la Fantaisie en fa mineur pour piano à quatre mains, avec laquelle Cédric Pescia et son collègue allemand Severin von Eckardstein ont entamé le concert.

Œuvre sombre, jalonnée de sursauts de révolte. On sent les deux pianistes un peu tendus. Les sonneries de deux téléphones portables (on les piétinerait!) rendent le périple d'autant plus périlleux. Von Eckardstein dans le grave de l'instrument (piano ample et présent, presque trop) et Pescia dans l'aigu (piano félin et feu follet) cherchent à marier leurs forts tempéraments. Les sons ne sont pas tout à fait fondus, il y a des décalages. Une certaine précipitation se fait entendre qui, si elle contribue au climat fougueux de l'œuvre, en réduit le mystère. Les passages emportés sont les plus beaux - une course à l'abîme où les deux pianistes rivalisent d'ardeur.

Puis vient la grande Fantaisie en ut majeur pour violon et piano. Cédric Pescia s'y montre plus posé: trémolos et trilles fantomatiques, cascades d'arpèges et de traits miroitants. Le violon de Nurit Stark, sa compagne, manque un peu de chair et de rayonnement. Progressivement, elle prend de l'assurance, s'abandonne à un lyrisme à fleur de peau dans le sublime mouvement lent à variations.

En deuxième partie, Severin von Eckardstein aborde seul la Sonate en la majeur D. 959. Il s'appuie sur les basses (quelle main gauche!) pour bâtir un discours solidement charpenté. Occasionnellement, on aimerait un peu plus d'abandon. Tout est suprêmement pensé, maîtrisé - un peu trop. Cette lecture de haute tenue culmine dans un «Rondo» joué d'un geste généreux, à cœur ouvert.