Qu'il est infernal, le paradis selon Dostoïevski! Qu'elle est envoûtante, la nuit théâtrale conçue par la Française Siegrid Alnoy, 34 ans! Pour un premier spectacle, cette cinéaste offre une échappée miraculeuse. Le songe d'un misanthrope - Carlo Brandt - qui devient celui de toute une salle. Car tel est le prodige au Théâtre Saint-Gervais: les lumières s'éteignent, la musique stellaire du Genevois Gabriel Scotti déferle, et nous voici hallucinés, obsédés soudain par une tache de lumière: un visage suspendu dans les ténèbres.

Alors, on pourrait fermer les yeux. Et écouter un récit venu du fond du désespoir, là où on ne peut que remonter à la surface. «J'avais sept ans et j'étais déjà ridicule», articule Carlo Brandt. En 1877, Dostoïevski imagine cette histoire: un nihiliste envisage le suicide, mais en est détourné par une petite fille croisée sur un pont qui l'appelle au secours. De retour chez lui, le désenchanté s'endort, rêve qu'il est au paradis, qu'il y rencontre des hommes et des femmes candides comme au premier jour. Mirage de l'innocence. Le rêveur pervertira les brebis.

Plaisir de découvrir le paradis les yeux fermés. Mais une fois qu'on y est, il faut les rouvrir. Carlo Brandt se dresse à présent sur le plateau, géant toisant les nomades bibliques: des figurines Playmobil. Il est Adam tout-puissant, il sera bientôt le diable, inculquant le vice aux pauvres créatures.

Il faut alors voir l'acteur traverser la scène à genoux, dansant presque, maître de son incantation. «Pourquoi ne puis-je aimer sans haïr?» profère-t-il entre des parois de verre brisées. Eden minéral. Et paroles d'amour surgies de l'enfer. Au réveil, on est transi et illuminé. L'espérance, quand même.