Sur le papier, l'idée était insolite et insolente. Rapprocher Frankenstein, créature hybride et rejetée, de la figure de l'étranger «contre qui la méfiance ne cesse d'augmenter». Auteur et metteur en scène du projet, le Genevois Eric Salama voulait ainsi réagir à la xénophobie repérée lors des discussions autour des lois Blocher, en septembre 2006. Le résultat du scrutin, ce oui massif de la population, a fini de le convaincre: il fallait porter à la scène le syndrome, le symptôme Frankenstein. Malheureusement, au Théâtre Saint-Gervais, le résultat ploie sous une envie de bien faire: trop d'explications, pas assez de mystère. Le théâtre a aussi ses lois.

Sur une scène immaculée, l'affaire se déroule en quatre étapes. Le douanier qui repère l'intrus, les experts, une fois, deux fois qui examinent le cas, et, sur la place des Nations «transformée en banquise après le coup de froid des votations», les retrouvailles entre Frankenstein et son géniteur de docteur. Un scénario, basé sur de longs, très longs monologues, qui démontre à quel point, de l'administration à la science, on s'acharne sur tout individu au statut inconnu. Même si, dans le cas présent, il y a de quoi s'interroger: la créature de 2 m 50 annonce une jambe de coureur africain, un cœur de gorille, un œil de femme fatale, une main d'Irakien, un poumon de paysan chinois, etc. Toute une humanité recyclée qui cherche une maison et trouvera la prison.

Le premier ennui dans ce spectacle, ce sont les mots. Le flot de mots. Données techniques sur les lois, expertises psychiatriques, considérations politiques, il y a un embouteillage de détails. Et une ironie fatigante à force d'être soulignée. Ensuite, la direction des comédiennes (Fanny Brunet et Valentine Sergo). Eric Salama leur demande un jeu caricatural, fermé, alors qu'Ahmed Belbachir, dans ses partitions, semble avoir plus de liberté. Du coup, on arrive à une situation paradoxale: le théâtre, comme l'administration fédérale, étouffe l'étrangeté de cet étranger.

Frankenstein, par Eric Salama, Théâtre Saint-Gervais, rue du Temple 5, Genève, 022/738 19 19. Jusqu'au12 septembre. 1h30.