Alhambra, plafond sculpté de lupanar orientaliste, samedi. L'AMR Jazz Festival traverse sa haute nuit. Introduite par un batteur du lieu, Bertrand Blessing, qui a écumé les communes de Genève, à 3 heures du matin, pour inspirer son spectacle élégant; il suggère une Cologny fiévreuse, aux volets clos, et une Meyrin nocturne exemptée de métissages. Bien plus tard, Bill Frisell prend, lui aussi, un prétexte, les toiles moites de Gerhard Richter, pour faire ce qu'il a toujours fait. De l'Américain roué de coups.

Frisell vieillit à merveille. De son quatuor, il ne demande rien d'excessif. Pas de retour sur scène, le tout en acoustique, un sourire de paysan sudiste et un jeu d'intellectuel côte Est. Il n'exige rien et tout se fomente. Cette country qui fuit par tous les pores, qui rappelle les Indiens cherokee; se divertit par John Cage et retourne au rockabilly jazzé. Bill Frisell aurait trouvé la liste de composants américains (conservateurs et colorants inclus). Et il en dresserait l'inventaire mélodique. Sans omettre les particules génétiquement modifiées, dont les origines (Mexique, par-delà la frontière barbelée?) restent incertaines.

Cette musique, qui jaillit dans un long murmure strié, pourrait laisser insensible. Très longs morceaux, peu de ruptures, une justesse qui menace de s'effondrer à chaque instant. Mais une largeur de panorama méridional, du cinémascope. Un peu idiotement, on songe à Wenders, à Ang Lee quand il filme l'amour cow-boy. L'audace, chez Blessing, chez Frisell, c'est de n'avoir pas montré les images qui ont annoncé le son. Il faut, à chacun instant, combler les trappes de l'imaginaire. Et, finalement, accomplir face à Frisell ce que chacun fait de la culture des Etats-Unis. La débarrasser du déterminisme géographique. Ramener le Grand Canyon à l'Alhambra.