Un beau spectacle relève du banquet. William Shakespeare est de ce point de vue un maître traiteur, surtout quand c'est Valère Novarina qui se charge de le traduire. L'écrivain français a fondu sur Henri IV, une histoire de roi vermoulu, cerné par des seigneurs carnassiers. Il a ruminé le drame, fréquenté en rêve le personnage de John Falstafe, la panse faite irrévérence. Il a aimé ses tirades et décidé d'en révéler la farce. De cette digestion est né Falstafe - le bouffon devenu pièce. A la Comédie de Genève depuis mardi, c'est Gilles Privat qui fait le fou du trône, qui ment, bâfre, bataille. C'est une humanité bafouillante qu'il incarne, une sagesse d'après le bégaiement, entouré de 13 autres acteurs, dirigés par la comédienne et metteur en scène Claude Buchvald. Gilles Privat est un banquet à lui seul. Et une fête.

Un ventre de théâtre colossal. Gilles Privat, c'est d'abord un monticule. Il ronfle sur une table de taverne. Le royaume d'Angleterre chavire. Le vieux roi Henri IV (Jacques Bailliart) succombe sous le poids des outrages: des barons rameutent chiens et milices, pressés de l'enterrer. Guerre civile. Falstafe, lui, s'en fiche. Il cuve. Et s'arrache à sa paresse, comme d'une grotte, quand le Prince héritier (Mathieu Genet), son disciple, le secoue. «Harry, doucement, je dors très fort: j'ai tant de corps à réveiller.»

Chez Claude Buchvald, ce réveil sonne comme sur les tréteaux d'antan. Tout ou presque est joué dans cette veine. Des toiles tombent des cintres. Des bancs dressés deviennent arbres ou colonnes. Les comédiens jouent à l'énergie, trop parfois. Certains s'époumonent, on craint qu'ils ne gâchent la matière, qu'une débauche physique ne tienne lieu de lecture, que la pesanteur d'un théâtre à l'ancienne ne nuise au charme.

Mais non! Le spectacle est sous-tendu par une conviction faite acte: le théâtre se vit à hauteur de planches. C'est le credo de Shakespeare, celui de Valère Novarina aussi, cet auteur qui d'une pièce à l'autre invente sa langue, faux latin de cancre, tête-à-queue de mystique qui désespère de la figure humaine. Falstafe, justement, est le théâtre tel qu'il déborde, la farce telle qu'elle console, la philosophie au fond de la bouteille.

Pour jouer cette enfance qui tremble sous la carcasse de l'âge, il faut un acteur sans vanité, qui doute et invente avec la même passion. Interprète chéri naguère ici même de Benno Besson, Gilles Privat est de cette famille d'exception. Il s'est composé un corps de carnaval et promène sa bedaine comme Balou, l'ours griffu mais fraternel du Livre de la jungle, dans la version de Walt Disney.

Ce qui fait notre bonheur, c'est de le suivre dans la jungle shakespearienne. Falstafe initie le Prince héritier au brigandage. Singe, dans une scène hilarante, le vieux roi, coiffé d'une passoire, une louche en guise de sceptre. Commande une armée d'éclopés contre les ennemis de Sa Majesté. Devise devant un cerisier en fleurs - une toile - avec un sage (Claude Merlin). Il feint de mourir au milieu d'une bataille, renaît quand les épées flanchent, s'indigne des obsessions cannibales de ses contemporains.

Mais voici que Gilles Privat sort du cadre. Il s'assied au milieu du public, ravi de sa malice. C'est la fin. Falstafe croit que son heure de gloire est venue. Henri IV est mort. Le Prince a sauté sur le trône. Dans son fauteuil, le héros ressemble vraiment à un Balou rassasié. La bonté même sur un visage de clown. L'enfance de la fiction dans un corps d'ogre.

«Falstafe», Comédie de Genève, jusqu'au 8 novembre (Rens. 022/320 50 01), 2h40.