Gilles Vigneault a l'âge des jeunes censés arrêter de lire Tintin: 77 ans! Et une énergie physique généreusement déployée mardi à Beausobre face aux 600 spectateurs du théâtre morgien. C'est la nouvelle tournée du gars de Natashquan, né à l'orée du farouche Labrador, qui essaime les scènes francophones depuis quarante ans et 35 disques: Vigneault est de retour avec Au Bout du cœur. L'apothéose de sa carrière, son essence presque, puisque le vieux Gilles s'escorte de ses compagnons de «voyagement»: Berlu, la Manikoutai, Charlie-Jos, John Débardeur, Mademoiselle Emilie, Jack Monoloy ou le Gros Pierre.

Tout un univers qui revit au bout des claquettes (assises!) de Vigneault, au bout de ses gestes amples qui semblent prolonger comme des volatiles au décollage ses verves poétiques et ses notes quelquefois bien fausses. Mais le trio efficace de Jocelyn Guilmette (violon), Norman Lachapelle (basse) et Bruno Fecteau (piano) veille au grain, discret dans l'ombre des projecteurs où tricotent les jambes de ce corps toujours en mouvement. L'homme à tête d'épervier fond sur les maux de la modernité avec cet humour qui ravit le public, cette célérité du débit qui subjugue sans que l'artiste ne s'essouffle, en particulier dans le délire verbal de la «Danse de Saint-Dilon». Et le public (les enfants aussi!) de reprendre en chœur «Quand on travaille, on oublie le mal des jours/ Quand on voyage, on oublie le mal d'amour…»

Alors que la complainte de «Théo l'orphelin» côtoie la poignante «Ballade d'un sans-abri» dans les rues de Montréal, la ville n'est chez lui qu'un «grand village d'expropriés» où l'homme des mots «ben» choisis, rêve d'«Une journée sans portable» pour «Les gens de ce pays».

Au Bout du cœur est un spectacle hors du temps. Chaque mot, chaque note percutent pour eux-mêmes, dans un océan de bouts rimés à l'affleurement desquels des vérités fugaces éclosent. Au bout de 90 minutes, on aura compris que dans l'épicurisme terrien de Vigneault, «les péchés d'hier deviennent les loisirs de demain». Belle leçon d'optimisme contre la rigueur morale.

Gilles Vigneault chante encore ce jeudi soir à la salle Saint-Georges de Delémont, à 20 h 30.