«Gonzo» croit fermement en la puissance de son personnage, et il a raison. Un détail, plutôt gros, pour s'en convaincre: alors que son concert genevois en est au dessert, voilà l'histrion canadien servir une reprise chavirante de «Easy Lover» de Phil Collins à une salle occupée jusqu'au dernier siège par un peuple tout à fait en phase avec les codes de la branchitude. Et qui devrait se sentir, selon toute logique, aussi proche de ce tube que Pluton du soleil. Qu'importe, Gonzales réussit à rapprocher ces extrêmes, à surchauffer les lieux et à provoquer le délire. C'est la marque de l'entertainer qu'il dit vouloir incarner depuis toujours. C'est ainsi qu'au nom d'un deuxième degré souvent paré de provocation, ses shows et ses disques sont entrés directement dans le rayon du branché. Une partie essentielle de son succès repose finalement sur ce jeu subtil. Mais il arrive que cet exercice périlleux s'enraye. Son spectacle à l'Alhambra, mercredi soir, en a été pendant de longues séquences, une illustration plutôt cruelle. Gonzales a beaucoup misé sur la scénarisation du show: le personnage, raconté par son créateur Jason Beck, a désormais renoncé au statut d'artiste solitaire; pour la première fois il se fait accompagner par des musiciens (dont Mocky, vieux camarade). Mais son ego démesuré provoque leur départ, auquel succède le remord et la réconciliation. Autour de ce canevas en forme de parabole un peu simplette, s'enchaînent des passages musicaux fulgurants et des chutes de tension vertigineuses. On retiendra la beauté intacte de quelques perles du passé («Let's Groove Again», «Shameless Eyes»), mais aussi la faiblesse orchestrale de nouveaux morceaux («Unrequited Love», «Working Together»), somptueux sur le disque (Soft Power), sans nerf en concert. Entre-temps, Gonzales a beau jouer avec une salle acquise à sa cause, à s'en prendre au t-shirt délavé et au visage mal rasé d'un spectateur (ironie désobligeante et très courte), l'entertainer ne paraît pas plus brillant qu'un animateur aux prises avec un bus de touristes.