Aux antipodes de relectures décapantes qui privilégient la brillance, Philippe Herreweghe vise la concentration avec son Orchestre des Champs-Elysées. Invité du Victoria Hall de Genève lundi, il travaille chez Berlioz le camaïeu, comme un peintre. Cette peinture est à l'huile, et dans la «Scène d'amour» extraite de Roméo et Juliette, ses cordes rampent sur l'humus. Pas de relief, d'accroche, mais une masse ondulante, compacte, parfois grenue. De Shakespeare le tragique, Berlioz a subi la fascination, et de Berlioz le romantique, Herreweghe met en avant la densité. Il ne soulève pas les éclats, il millimètre les éclairages crépusculaires. Il peint encore, à touches mesurées et toujours en quête de couleur, la grande fresque de la Symphonie fantastique. Cinq tableaux qui déclinent, selon le sous-titre de l'œuvre, les «épisodes de la vie d'un artiste»: on peut y voir toute l'esthétique romantique mise en musique. Ici un chapitre Musset (Rêveries et passions), là un chapitre Hugo (La Marche au supplice), et dans le tumulte des débordements, Delacroix. Comme fil conducteur, cette «idée fixe» mélodique, qui traduit la passion intime de Berlioz et traverse toute la Fantastique. Dans ce paradigme de musique autobiographique, l'orchestre relate un Berlioz rongé, exalté bien sûr, et d'une ambition hors norme. Or la musique de Berlioz, si narrative, si gonflée de sentiments et pour cela difficile, Philippe Herreweghe ne l'adapte pas: son approche historique témoigne, sans l'édulcorer, d'un élan ébouriffant, qu'il coiffe avec rigueur.