Triste, si triste. Lundi soir, on se pressait au Bâtiment des forces motrices à Genève, impatient d'assister au face-à-face entre l'actrice Jeanne Balibar et le danseur-chorégraphe Boris Charmatz. Elle faisait ses premiers pas de danse en public. Lui a l'habitude d'extraire des ombres des corps inédits et hors la loi. Au cœur de leur rencontre, des textes du Japonais Tatsumi Hijikata, fondateur, dans les années 1950, de la danse buto, révolte contre l'occident faite art. Toutes ces singularités, c'était la promesse d'un choc poétique. Cette Danseuse malade - nom de la pièce - devait trembler et faire trembler. Las! Boursouflé et parasité lundi par des problèmes techniques inadmissibles, le spectacle tourne sur lui-même.

Alors, certes, le prélude saisit. Une créature tombe de la nuit. C'est un revenant. Il flambe. Feu d'artifice. Passage vers l'inconnu. Puis s'avance un camion, feux rouges allumés. Jeanne Balibar est là, robe-nuage de passante. Bientôt, elle et Charmatz ne font qu'un, masse informe charriée par le véhicule. Puis ils se décollent, dans un gémissement caoutchouteux, jumeaux déchirés. Tout ça ébranle.

La suite, c'est Jeanne Balibar au volant, pare-brise tourné vers le public. On ne voit plus qu'elle, colmatant d'une voix de chapelle des blessures d'oiseau. C'est un plan cinématographique. Là où le spectacle se perd, c'est quand elle quitte son perchoir, rampe sous le châssis, pauvre actrice alors encombrée par un texte dont on n'entend plus rien. Là où ça se gâte encore davantage, ce n'est pas quand Boris Charmatz fait tourner son camion soudain ivre sur le plateau, mais c'est quand il ne résiste pas à la tentation de projeter sa propre image sur le véhicule - lui se débattant à l'intérieur. Le mystère est réduit à une prouesse de cirque, bafoué par une pulsion narcissique. La Danseuse malade semblait devoir fixer dans les yeux la maladie de la mort, l'étrangeté d'être encombré par des gestes fantômes. C'était son horizon. Mais elle se noie dans les brumes de l'artifice, illustre plutôt qu'elle ne côtoie l'inconnu.

La Danseuse malade, Berne, Dampfzentrale, ve 24, sa 25 octobre à 19h30 (loc. 0900 325 25).