A même les pupitres, sans baguette, la silhouette drapée dans un ample veston en lin, Valery Gergiev bâtit, mesure après mesure, un concert dont le souvenir ne pourra plus s'effacer. Vendredi soir, au Victoria Hall à Genève, le maestro prend position face à son Orchestre du Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, et semble d'emblée obéir à une chorégraphie démoniaque, qui aurait pu être dictée par Bulgakov: deux pas à gauche pour transmettre d'un tremblement compulsif de la main, la tension requise au premier violon; une foulée vers les violoncelles pour transmettre ce sens de l'urgence qui habite en permanence un possédé par la musique; des mouvements brusques des bras et du corps pour amener à soi tout l'orchestre. Le résultat laisse sans souffle, et donne toute la mesure de la rareté de ce moment musical.

Le dernier concert de gala en faveur de la reconstruction du village d'Aigues-Vertes a donc tenu toutes ses promesses. Après les discours, le poème symphonique Roméo et Juliette de Tchaïkovski révèle l'univers d'une formation orchestrale qui ne laisse rien à l'approximation. Les attaques, d'une précision confondante, sont complétées par un jeu étincelant, intense et profond, qui s'explique, du moins dans les apparences, par cette tension qui court entre le chef russe et ses protégés.

Cette relation sismique opère davantage lorsque l'orchestre aborde le Concerto pour piano N°1 du même compositeur. La jeune pianiste Anastasia Voltchok, encore inconnue du grand public, est une représentante supplémentaire d'un filon russe qui ne semble pas tarir: son doigté est puissant, ferme et volcanique, et sa technique ne connaît pas de failles. L'esprit de Richter semble planer dans la salle… Le triomphe de Valery Gergiev est enfin total lorsqu'il se mesure à la suite symphonique Shéhérazade de Rimsky-Korsakov. Les thèmes imprégnés d'orientalisme, sont brossés avec un raffinement infini, à l'image d'un premier violon qui ne cède jamais ni au pathétique, ni à la caricature. Le règne du tsar Gergiev est loin du crépuscule.