Son premier numéro: une entrée sur la scène au pas de course. Les musiciens n'ont pas encore trouvé leurs marques et le public qui comble l'Arena vient de réaliser qu'il est temps d'interrompre les discussions. Leonard Cohen est déjà là, impeccable comme toujours, dans son costume rayé qu'il ne quitte plus depuis qu'il a décidé, cet été, d'exporter à nouveau son art, d'abord pour une courte salve de concerts à travers le monde, puis pour une véritable tournée. De celles qui peuvent martyriser un corps et qui doivent provoquer des sueurs froides auprès de son médecin traitant.

A 74 ans, le Canadien veut convaincre le monde entier qu'il n'en est rien, qu'il est toujours le fin séducteur que sa poésie n'a cessé de définir entre ses rimes. On dit que son retour ne tient qu'à des besoins pécuniaires, mais, au fond, cela importe peu. Il suffit que le chanteur s'attaque à son objet pour qu'on retrouve un patrimoine que les rides et les années ne rendent que plus imposant.

Lundi soir, Genève en prit la mesure, d'entrée, avec cette ballade intemporelle qu'est «Dance Me to the End of Love». Genoux à terre, main serrée sur le borsalino qu'il porte à la poitrine, Leonard Cohen noie les lieux d'une présence et d'un son qui flirtent avec la perfection.

C'est une question de voix, bien sûr, marque immédiatement associée au personnage et dont les graves habillent à eux seuls une salle aux allures de gigantesque morgue. Et il y a l'ahurissant équilibre qui règne auprès de la troupe qui le flanque, aussi. Des quatre musiciens et du chœur, exhale une élégance compassée, aux codes esthétiques surannés. Cette pâte sobre, qui lorgne toujours davantage vers les couleurs et les mélopées du Proche-Orient, ne cesse de prendre forme avec des balises qui font remonter les décennies d'une carrière. «In My Secret Live», «Suzanne» ou «Allelujah» rappellent que les histoires de Leonard Cohen ont conservé l'élégance du Don Juan aux airs déchus qui les a enfantés.

Le magnétisme du chanteur a bouleversé Montreux il y a quelques mois, avec un des meilleurs concerts que le Jazz Festival ait vécus de son histoire. A Genève, le Canadien a fait de son charisme une arme pour ensorceler les esprits et ôter le souffle au public. Trois heures plus tard, il est parti en léguant des romances pour la nuit et pour l'éternité.