«Je dois vous présenter ma fille, Coralie. Elle est sourde et muette. C'est la plus déshéritée des privilégiées.» En ouvrant ainsi les feux de L'Inconvenant, comédie de Gildas Bourdet, l'homme d'affaires Roland di Maggio, alias Jacques Michel, se trompe. Le bonheur et la voix, Coralie (Sabrina Martin) les trouvera dans les bras d'un machiniste décomplexé, formidable personnage incarné par Jef Saintmartin. Ou comment la pauvre petite fille fortunée découvre les richesses de la simplicité... Au Théâtre de l'Orangerie, à Genève, Michel Favre prend et donne un immense plaisir à diriger cette fable sociale où deux couches s'affrontent sans se déchirer.

Du cinémascope avec profondeur de champ. Pour ce récit, un tournage d'un film dans une propriété luxueuse, le décorateur Jean-Claude Maret installe les spectateurs dans la longueur de la serre, face aux jardins exultant derrière les parois vitrées. De quoi offrir un large espace latéral qui rappelle le grand écran. Ainsi qu'une tombée de nuit synchrone puisque toute l'affaire se conclut sur une soirée masquée où chacun se démasque...

Même art de l'adéquation dans la distribution. Maîtresse de maison ultra-aristo (Mariama Sylla), starlette blonde et délurée (Fanny Pelichet), réalisateur torturé (Michel Favre) ou vieil acteur désabusé (Mathieu Chardet), les personnages sont typés. N'empêche que les onze comédiens ne ferment rien. A l'image de Jef Saintmartin qui prête une humanité débordante à son machino, chacun respire et invente dans son costume ajusté.

Et, vu la vitesse d'exécution d'un montage digne du septième art, ça ne ronronne pas sur le plateau. Soit un spectacle remuant qui rappelle le fossé toujours spectaculaire (la langue, les mœurs, etc.) entre les couches populaires et les possédants.

L'Inconvenant, au Théâtre de l'Orangerie, parc La Grange, Genève, jusqu'au 6 août, tél. 022/319 61 11, 1h 30.