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Critique littéraire, un travail de sisyphe à la rentrée

Comment font les journalistes des pages Livres face à l’avalanche de parutions qui caractérise la rentrée littéraire? Ils ont développé des techniques de nage en eau profonde. Explications

Visiter la rédaction du Temps (comme les lecteurs sont invités à le faire chaque dernier mardi du mois) comprend un passage au «coin des livres», c’est-à-dire là où sont entreposés les romans, essais, polars, récits en tous genres sur lesquels les journalistes écrivent, ou pas, des critiques. Les livres sont envoyés par les maisons d’édition françaises, suisses et aussi belges, canadiennes, tunisienne.

En cette période de rentrée littéraire, le nombre de livres, et donc la hauteur des piles, atteint des niveaux himalayens. En ne comptant que les romans envoyés de France, 524 titres s’empilent ces jours-ci. Ajoutons une cinquantaine d’ouvrages suisses, quelques titres du reste de la francophonie, tous les romans policiers (des flots chaque jour), les essais (à partir d’octobre, le niveau monte), le tout souvent en plusieurs exemplaires: en passant devant cette masse de 800 à 900 livres, les lecteurs en visite écarquillent les yeux et posent la seule question qui vaille: «Comment faites-vous?» Sous-entendu, pour vous y retrouver dans cette immensité de mots et en extraire les pépites?

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Avant d’y répondre, un rappel historique. A l’origine, la rentrée littéraire est une spécificité française sur laquelle s’alignent aujourd’hui les autres pays francophones. Si les éditeurs hexagonaux publient autant de livres en à peine deux mois (août et septembre), c’est dans le but de participer aux fameux prix littéraires, Goncourt, Femina, Renaudot, Médicis, pour ne citer qu’eux, créés, pour les plus prestigieux, au début du XXe siècle, et qui s’échelonnent de septembre à novembre. Depuis plus de cent ans, chaque automne, cette batterie de prix focalise l’attention des médias, et maintenant des réseaux sociaux, sur la littérature, un peu à la façon des résultats d’une course hippique où les jockeys s’appelleraient Amélie Nothomb, Monica Sabolo ou Edna O’Brien (trois autrices sélectionnées pour le Femina).

Effet multiplicateur

L’effet multiplicateur des ventes que provoque un prix est tel que les éditeurs estiment que le risque en vaut la chandelle. Car le risque est massif: celui de voir ses livres passés totalement inaperçus, écrasés par la masse. «Une rentrée littéraire, c’est sanglant», résumait, il y a une dizaine d’années, un éditeur parisien, avec tellement de vibratos dans la voix que j’avais l’impression sinistre de voir couler le sang des écrivains ignorés…

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Alors, comment fait-on, quand on est journaliste, face à la vague des livres de la rentrée? Précision d’échelle pour cadrer le débat: en deux mois, dans les pages Livres du Temps, pour une simple question de place disponible, seuls 80 à 90 titres feront l’objet d’un article, petit ou grand. Pour aboutir à cette sélection, une équipe de lecteurs-journalistes (une quinzaine, à des fréquences diverses, certains salariés, la plupart indépendants) qui commencent à éplucher les programmes des éditeurs dès les mois de mai et juin.

Air du temps

Oui, il y a du vertige à recevoir, par mail, des listes et des listes de titres. Et des propositions, par dizaines, de rencontres avec des écrivains. Il faut plonger, en eaux profondes, et aller vite, en sachant que ce que l’on cherche est un idéal. S’il fallait dessiner le profil d’une bonne pêche, cela ressemblerait à cela: les bons livres des auteurs confirmés (c’est le plus facile, on les suit depuis des années) à la fois suisses, français et étrangers et, en même temps, ne pas manquer les découvertes (les premiers romans, les curiosités comme des rééditions de livres oubliés, les auteurs peu connus qui signent des merveilles, ici, tout près ou ailleurs, très loin) et aussi ce qui fait l’air du temps, ces livres dont on parle, à juste ou mauvais titre.

Le fait d’être une équipe permet, c’est essentiel, d’additionner les compétences et les goûts. Puis vient le temps, long, des lectures (juin-juillet-début août). Chaque journaliste refait surface en brandissant ses trouvailles. Entre les enthousiasmes et les déceptions, à quoi s’ajoutent les discussions avec des libraires, avec des chargés de presse, la lecture de la presse spécialisée, des articles de la presse étrangère pour les auteurs traduits, apparaît, petit à petit, l’esprit et les couleurs des pages Livres de la rentrée. En sachant que dès octobre, de nouveaux livres arrivent. Et que le ballet subaquatique se poursuit et que c’est un honneur et une fierté d’y participer.

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